La recette d’une soirée de répertoire

Lohengrin - Berlin

Par Yannick Boussaert | dim 19 Avril 2015 | Imprimer

Certains soirs ne trompent pas. Une foule massée devant le théâtre, une femme sur son trente-et-un, un homme avec une affichette « cherche 1 place ». Un soir de première, sûrement ? Non. Une nouvelle production d’un théâtreux iconoclaste avec quelque grand nom du chant ? Pas davantage. Quel événement rassemble alors ces wagnériens de toute l’Allemagne, de France, du Royaume-Uni et d’ailleurs encore ?

Incroyable mais vrai : c’est pourtant bien une énième reprise de la production de Kasper Holten de Lohengrin que l'on donne à la Deutsche Oper. Klaus Florian Vogt chante, comme presque à chaque fois le rôle titre. Le directeur musical Donald Runnicles dirige, comme presque à chaque fois quand il s’agit d’un Wagner, et le reste de la distribution n’a rien d'inouï pour un un Berlinois. Anja Harteros n’a pas incarné Elsa depuis un certain hiver à la Scala en 2012. Moins rêveuse que jeune femme un peu farouche d’ailleurs, du fait d’une voix qui a gagné en métal, elle distille un chant racé assis sur une prononciation et un phrasé qui n’appelle que dithyrambe. Celle que l’on entend beaucoup Outre-Rhin avec Jonas Kaufmann ne doit rien trouver à redire à son partenaire du soir : Klaus Florian Vogt. Depuis la création de cette production en 2012, il n’a jamais été aussi brillant dans ce rôle. Il n’y a pas une scorie dans ce timbre adolescent, rond et enveloppant dès la première note. Son « mein lieber Schwan » serre immédiatement la gorge. Le ténor sait aussi fondre son chant dans l’héroïsme du personnage. La fin de l’acte deux, alors qu’il chasse les époux Telramund, synthétise sa maîtrise parfaite du rôle. Dans un souffle il passe de l’injonction sèche et puissante au miel de l’apostrophe à Elsa.

Waltraud Meier, en Ortrud, se délecte dans cette production qu’elle connaît bien. Son chant est jubilatoire et jubilation tant elle sait découper et les mots et les phrases en un venin ensorcelant. Un medium solide et un aigu encore rayonnant lui permettent de faire mouche au-delà d’une présence scénique évidente.  Gunther Groissböck (le Fafner et Hunding du Ring à Bastille) achève de confirmer quelle grande basse wagnérienne il est devenu. Son Heinrich a de la puissance à revendre et pourtant il montre aussi de la subtilité, voire une certaine fragilité, quand le roi fait des apartés et s’en remet à Dieu.  Le timbre clair, la diction relâchée et le manque de legato de John Lundgren ne peuvent ternir la fête scénique. D'autant moins, si l’on considère un acte deux particulièrement bien mené par le baryton qui met à profit ses faiblesse pour caractériser la déchéance de Telramund.  On chercherait enfin inutilement grief aux seconds rôles (Bastiaan Everink, impressionnant en Héraut) et aux chœurs exemplaires.

Kasper Holten a vaguement transposé l'argument de Lohengrin dans une époque post-Grande Guerre, sans que l’on saisisse en quoi cette translation temporelle fait sens. La dimension magique semble être assez vite évacuée et seuls resteront deux symboles : pour Ortrud, des néons verts qui semblent revigorer son pouvoir au début de l’acte deux, et pour Lohengrin, des ailes de cygne, encore qu’il ne les porte que lorsqu’il est en représentation devant le peuple et le roi. Il les retirera dans l’intimité de la chambre nuptiale. C’est peut-être là l’angle moderne de l'approche de Kasper Holten : ramener l’intrigue à une querelle politique, entre un ancien clan cherchant à regagner ses faveurs passées par la ruse, face à deux jeunes bien nés, fourbes à leur manière et prêts à toutes les compromissions. L’image finale est terrible, le frère d’Elsa est ramené mort par un Lohengrin sur le départ et Ortrud triomphe.

Faut-il faire la fine bouche sur la direction de Donald Runnicles sous prétexte qu’elle appuierait parfois trop le côté martial de certains ensembles ? Ce serait nier et le dynamisme et l’attention permanente que le directeur musical porte à son plateau, le soyeux de ses violons et la préparation irréprochable de l’orchestre. Qu’est-ce qui alors a rassemblé ces mélomanes d’un dimanche soir venus d’un peu partout ? Sûrement un peu de tout ce qui à Berlin apparaît comme une immense soirée de répertoire. Ils sont ressortis un sourire aux lèvres.

 

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