Œdipe roi (et bête de sexe)

Voix du désir. Eros et opéra

Par Nicolas Derny | mer 25 Juin 2014 | Imprimer

Après Prima donna. Opéra et inconscient (Odile Jacob), on reprend le très polyvalent Michel Schneider à mettre directement l’art lyrique sur le divan. Quinze œuvres au total*, classées sous les rubriques « la mère », « l’amante », « la mort », figures de la Femme telles qu’identifiées dans Le Thème des trois coffrets, célèbre article du Dr. Sigmund.

Bien sûr, en bon petit soldat freudien obsédé par le complexe d’Œdipe, l’analyste voit le sexe partout : il assimile tout objet oblong et pénétrant a un symbole phallique (après tout, pourquoi pas – on s’étonne d’ailleurs de ne rien lire sur Notung), entend dans un « grand air [de Katia Kabanová ] qui part du bas et du murmure vers l’extrême aigu et le fortissimo » (p. 93) une métaphore de l’orgasme masculin, parle du frottement des allumettes comme d’une allusion claire à la masturbation féminine (chez Andersen/Lachenmann), etc. On peut certes se laisser surprendre par quelques associations et interprétations étonnantes, non sans remarquer que les disciples du Viennois, focalisés sur l’aspect génital des choses, montrent toujours aussi peu d’imagination en matière de recherche du plaisir.

Surtout, Schneider  n’envisage pas une seconde la remise en cause des théories de son maître à penser, pourtant hautement critiquables – tant qu’à retourner aux textes fondateurs, (re)lisez d’abord Beauvoir, dans le cas qui nous occupe. Cela nous vaut un certain nombre de sentences définitives introduites par la formule « Freud a montré », dont chacun jugera de la validité.

Soit. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : la psychanalyse a sa place sur la scène du théâtre et dans les études littéraires relatives à la dramaturgie d’opéra. On aurait tort de la balayer aussi bêtement que l’auteur les gender studies appliquées à l’art lyrique (d’«absurdes dérives musicologiques », p.119), sous prétexte que certains raisonnements paraissent faiblards ou commodément alambiqués pour servir la démonstration, pas moins caduque et/ou discutable pour autant. D’autant que les idées ici formulées, même celles à faire bondir, ont le mérite de favoriser la réflexion et de nourrir le débat.

N’empêche. L’ancien directeur de la musique et de la danse de la rue de Valois (1988-1991), qui indignait l’an dernier des associations LGBT par des propos jugés homophobes et misogynes, persiste à tartiner ses idées ringardo-conservatrices à longueur de pages. Difficile de ne pas remarquer, par exemple, que le chapitre sur Britten, qui aborde homosexualité (une orientation considée comme forcément « névrotique », « psychotique » ou « perverse ») et pédophilie de manière conjointe, douteuse et dangereuse, accuse (au moins) quarante ans de retard…

A ce sujet, gay et amateur de prime donne ? L’explication réside – toujours selon Schneider, resté bloqué sur l’image de Bianca Castafiore – dans votre désir pour la mère castratrice : « C’est cette forme qui attire explicitement l’amateur homosexuel vers la scène d’Opéra et vers la diva, terrifiante figure d’une femme sans féminité [merci pour elles, n.d.l.r.] dont la voix sexe pénètre et déchire délicieusement l’enveloppe psychique de l’identité masculine. Domine alors une identification au phallus maternel » (p.187-188)… Passons.

En considérant l’ouvrage dans son ensemble, on regrette qu’à vouloir trop embrasser, l’essayiste étreigne mal. Résultat : des chapitres inégaux qui tapent volontiers sur le(s) même(s) clou(s). Mais lorsque les marottes de l’auteur ne servent pas (ou tendent à contredire) ce qu’il souhaite démontrer, il les range dans leurs coffrets, pour mieux les ressortir lorsque ça l’arrange. Si habile soit le prestidigitateur, les manipulations se voient, et remettent le reste en question.

Vous espérez une passionnante étude sur Les Stigmatisés (s’il est une œuvre qui se prête à l’exercice…) ? Hélas, il tourne court. Coitus interruptus. Celui sur Violetta ? Des pages consacrées à Marylin Monroe, parallèle intéressant qui rencontre très opportunément  l’un des précédents sujets d’étude abordé par l’écrivain (Dernières séances, Grasset), mais déjà vu sur scène. L’étude de l’Orphée et Eurydice de Gluck ? Un digest d’Ovide (certes mieux tourné que sur Wikipédia mais qui apporte bien peu de choses). Etc.

Sans dresser de bibliographie et en ne précisant l’origine de ses citations que quand bon lui semble, Schneider propose un livre qui, en réalité, pourrait n’être qu’un ficelage à peu de frais d’articles préexistants (pour des programmes de salle, probablement). Il y décline sans doute ses propres obsessions, idées réactionnaires comprises (on suppose qu’il trouvera une meilleure critique dans les colonnes de Causeur.fr). L’ouvrage vaut plus pour les questions qu’il pose (y compris sur le psy et sa science) que pour les réponses qu’il apporte.

*Faust, La Ville morte, Le Trouvère, Les Contes d’Hoffmann, Katia Kabanova, La Traviata, Les Stigmatisés, Vanessa, Rusalka, Orphée et Eurydice, La Petite Fille aux allumettes, Peter Grimes, Carmen, Un Tramway nommé Désir.

 

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