Vingt-trois ans, c'est un siècle

Alcina

Par Laurent Bury | ven 13 Décembre 2013 | Imprimer
 
Quoi ? Comment ? Pour la quatrième reprise de la production Carsen à Garnier, L’Avant-Scène Opéra publie déjà un Alcina réactualisé ? Pourtant, la première version ne date que d’avril 1990. Certes, mais entre le n° 130 de l’ASO, paru en avril 1990, et le n° 277, entre ces deux Alcina, c’est bien davantage que vingt-trois ans qui se sont écoulés, c’est quasiment un siècle. Et il ne s’agit évidemment pas que du passage à la couleur, qui nous vaut quantité de superbes illustrations, empruntées à diverses productions récentes. Non, ce qui a changé, ce n’est pas seulement L’Avant-Scène Opéra, c’est tout notre environnement musical. Signe des temps, signe qui ne trompe pas, le n° 130 incluait un article intitulé « Respirer avec la musique baroque », sur le Giulio Cesare que Peter Sellars proposait alors à Nanterre. Cela nous renvoie à une époque où l’on s’émerveillait qu’un opéra antérieur à Mozart puisse s’animer d’une authentique vie théâtrale grâce à l’audace d’un metteur en scène. Rappelez-vous : en 1987, Haendel avait fait ses premiers pas à l’Opéra de Paris avec le Giulio Cesare monté par Nicholas Hytner, mais ses œuvres étaient encore une denrée fort rare dans la capitale. Depuis, nous avons pris l’habitude de voir se multiplier les versions de concert et les productions scéniques consacrées au caro Sassone, pourtant on était bien loin de cela il y a un quart de siècle. La plupart des photos en noir et blanc ont disparu du nouveau volume consacré à Alcina, mais dans l’ASO n° 130, outre quelques précieuses images de la première reprise moderne de cet opéra (en 1928 à Leipzig), on pouvait voir deux portraits, reflets de la première interprétation d’Alcina à Paris (en 1969, avec Teresa Stich-Randall dans le rôle-titre et Mady Mesplé en Morgana), et plusieurs photos de la fameuse mise en scène de Jorge Lavelli à Aix-en-Provence en 1978. On mesure donc ainsi tout le chemin parcouru. 1990, c’était l’époque où le baroque était sur le point de déferler sur les mélomanes comme un raz-de-marée, l’époque où une Cecilia Bartoli toute jeunette susurrait du Rossini sans imaginer qu’elle recréerait un jour les œuvres de Steffani.
Il est donc tout à fait légitime que L’Avant-Scène Opéra tienne compte de cette révolution survenue dans nos oreilles pour proposer un Alcina remanié. On y retrouve malgré tout un certain nombre de textes présents dans la première version : un passage bilingue du Roland furieux, « De l’Arioste à Haendel » par Camillo Faverzani – qui ignore effrontément l’Alcine de Campra (1705) parmi sa liste des « principales adaptations » opératiques inspirées par le personnage – et « Haendel et l’opéra magique » d’Ivan Alexandre (révisé en 2013, cependant). Ont disparu les textes plus strictement historiques,sur la création de l’œuvre en 1735. Alors que Gilles de Van vient de décéder en octobre, son commentaire musical conserve toute sa pertinence, même s’il accompagne désormais une nouvelle traduction du livret, due à Olivier Rouvière. On a supprimé le mini-dossier consacré à Flavio, opéra de Haendel dont René Jacobs venait d’enregistrer après en avoir assuré la résurrection à Innsbruck. Michel Pazdro s’amuse à faire parler les principaux personnages de l’opéra pour qu’ils nous content leur histoire sur un mode plaisant. Alors que le seul nom féminin était en 1990 celui d’Elisabeth Giuliani, qui n’assurait guère que la page de bibliographie, il y a désormais deux rédactrices créditées, « Alcina ou la dernière sorcière », de Nathalie Gendrot, et le passionnant « Alcina ou le jardin qui n’existait pas » de Laura Naudeix. Autre grand chambardement : la discographie. En 1990, Ivan Alexandre n’avait guère que trois versions à comparer, dont une seule reportée en CD. En 2013, Olivier Rouvière en étudie une dizaine si l’on compte les DVD, et là encore, on est aujourd’hui bien loin de l’intégrale dirigée par Richard Hickox, avec Arleen Auger et Della Jones, celles-là même que Paris s’apprêtait à accueillir au Châtelet pour un spectacle conçu par Jean-Marie Villégier, avec les Arts Florissants dirigés par William Christie. On est encore plus loin des versions des sixties où Joan Sutherland survolait le texte avec une divine indifférence, entourée d’interprètes aussi aberrants que Fritz Wunderlich en Ruggiero, malgré la grande admiration qu’on peut avoir pour le ténor allemand dans un tout autre répertoire. Avec ce n° 277 de l'Avant-Scène Opéra, on entre bel et bien dans un XXIe siècle qui, à en juger par sa première décennie, sera baroqueux ou ne sera pas.
 
 

 

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