Un petit avorton qui faisait cric-crac

Jongleries

Par laurent bury | mer 12 Mars 2014 | Imprimer
 
Paru il y a un an dans le monde hispanophone, le premier roman de Rolando Villazón nous est enfin livré dans une traduction française, publiée par les éditions Jacqueline Chambon. Avec un titre original comme Malabares, littéralement rendu par Jongleries, on savait que ce serait une histoire de clowns, et l’on n’attendait donc pas a priori que le ténor franco-mexicain y évoque son métier ou l’univers de l’opéra. Et pourtant…
Ceux qui ont vu Rolando Villazón dans Les Contes d’Hoffmann à l’Opéra-Bastille n’ont pu oublier ce moment où il devenait littéralement Kleinzack, juché sur le bar, et même si cette production n’avait pas été initialement conçue pour lui, on ne pouvait s’empêcher de penser que cet instant lui allait comme un gant, même si, comme le héros de son premier roman, le personnage est double, mi-satire, mi-chevalier à la triste figure. Dans les premiers chapitres, Macolieta est un clown obscur dont les souvenirs arrivent en faisant cric-crac, qui imagine (et rédige dans un cahier bleu) la vie d’un clown volant de triomphe en triomphe dans une brillante carrière internationale, faite de voyages, d’interviews, de signatures d’autographes. C’est l’occasion d’une réflexion sur la célébrité – « Il essaye de combiner la vie qu’il a menée jusqu’ici avec sa présence sur scène. Il se bat pour ne pas se laisser intoxiquer par le crépitement des bravos. Il profite de sa soudaine célébrité, et en même temps il en souffre » – ou sur la communion avec le public : « La magie du théâtre nous a permis de connaître, tout au long de la représentation, un moment de communion avec la substance des êtres humains qui étaient là, c’est-à-dire le public et nous-mêmes, qui vivons comme les autres prisonniers d’un monde d’objets, et nous avons eu l’illusion d’une rencontre de nos âmes en toute liberté ». Cette formule ne s’applique-t-elle pas à tout spectacle, et donc entre autres à l’opéra ?
Dans ce roman où se mêlent physique et métaphysique, l’auteur joue à troubler son lecteur, sans doute l’influence du roman moderniste sud-américain à la Cortázar, et dans les derniers chapitres, on ne sait plus si c’est Villazón qui joue à Kleinzack, ou Kleinzack qui s’invente en Villazón. Et l’on relève ici et là diverses références au monde de l’art lyrique : « Tu crois que les escaliers impossibles d’Escher sont un coup du hasard ? Tu crois que le ré mineur choisi par Mozart pour la descente aux enfers de Don Juan est un accident ? » ou « On ne tombe pas amoureux après deux regards et quelques mots. – A l’opéra, si ». Quoi, d’un regard, par la fenêtre ? dirait Nicklausse… Et l’on y trouvera ce crédo où l’on reconnaîtra volontiers celui du chanteur : « Toi qui as si souvent affirmé que l’artiste qui fait de la scène est et doit se sentir extraordinairement privilégié, qui t’es obligé à vivre chacune de tes représentations comme la seule importante, en dédaignant les commodes gloires du passé et les brillantes tentations du futur, et toi, toi, toi qui as dit que si tu ne vivais pas ainsi, tout entier livré à la représentation scénique, avec la ferveur et l’enthousiasme d’un véritable croyant pour son dieu, il vaudrait mieux pour toi de ne plus remettre un pied au théâtre ».
 
 

 

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