Séducteur didactique

Robert Carsen, l'opéra charnel

Par Laurent Bury | mer 25 Mai 2016 | Imprimer

Depuis près de trente ans que Robert Carsen pratique la mise en scène d’opéra, il peut paraître facile d’énumérer les principales composantes de ses spectacles, désormais attendues comme autant de passages obligés : le théâtre dans le théâtre, un lit comme lieu essentiel de l’action, des personnages en sous-vêtements à un moment ou à un autre, la recherche d’une beauté plastique qui paraît désormais presque datée face au déferlement du trash à la Bieito… On voit bien pourtant ce que cette démarche aurait de réducteur, et il faut remercier Thierry Santurenne d’avoir consacré à l’exégèse carsénienne des outils intellectuellement plus raffinés, qui débouchent sur l’élaboration d’un discours synthétique convaincant.

L’ouvrage que ce collaborateur régulier de L’Avant-Scène Opéra (il avait, bien entendu, participé au numéro spécial Robert Carsen, paru à l’été 2012) publie aujourd’hui aux Presses universitaires de Vincennes s’ouvre par un rappel de la trajectoire du Canadien, par rapport à l’évolution générale de la mise en scène d’opéra au cours du dernier demi-siècle. C’est notamment l’occasion de rappeler quelques-unes des influences que l’homme a subies. D’abord, celle de David Hockney, rencontré en 1975 alors qu’il préparait les décors de The Rake’s Progress, œuvre que Carsen rêve à présent de monter ; chez le peintre britannique, il admire « un geste artistique réinventant le passé ». Celle de Giorgio Strehler, dont il voit L’Illusion comique de Corneille en 1986, peu avant de livrer son premier spectacle professionnel (Hänsel et Gretel à Genève en 1987). Plus étonnants, peut-être, chez un homme de théâtre à l’univers aussi « léché », Thierry Santurenne souligne également les liens avec Christian Boltanski (les amas de vêtements) ou l’arte povera (Penone, Kounellis), éléments naturels et produits bruts, ou Anselm Kiefer pour le Ring. Pina Bausch et ses chaises dans Café Müller, son tapis de fleurs et ses personnages en combinaison dans Nelken. Sans oublier un questionnement éthique plus large, notamment en relation avec l’environnement, que laissent apparaître son Ring « écologiste » et CO2 de Battistelli.

Richement illustré, le volume décline ensuite, en cinq chapitres, les grands thèmes carséniens : 1. L’art (photographie, cinéma), 2. Le regard (rideaux, couleurs, lignes, espaces), 3. La matière (éléments, mobilier, corps, habits), 4. Le psychisme (temps, onirisme), 5. Le métathéâtre. Impossible de passer sous silence le rôle de l’image, de la belle image, dans le travail de Robert Carsen, chez qui « l’esthétisme traduit l’intensité du sentiment » : « l’image doit être porteuse d’une dimension spirituelle que la beauté, en toutes ses variantes, est la plus à même de traduire, y compris lorsqu’elle évoque la douleur et la noirceur de l’existence ». Le cinéma, celui de Hitchcock au premier chef, est précisément une source d’images partagées, qui parlent au public « en tant que vivier iconique constitué dès le plus jeune âge et en tant que système narratif satisfaisant au besoin universel de trouver dans le récit un repère structurant ». 

Proposer un récit intelligible et pertinent, telle est l’ambition louable du spectacle carsénien : « ses lectures visent en priorité à dégager les invariants culturels qui, en tant que structure profonde des opéras, en font la chambre d’écho des problèmes humains fondamentaux ». Si la mise en scène d’opéra recherche aujourd’hui un équilibre idéal « entre infidélité à la lettre et pertinence de l’écart signifiant », il n’en faut pas moins conserver « un nécessaire rapport d’empathie avec les structures fondamentales de l’ouvrage exécuté ». Au spectateur mis « en position de déchiffreur privilégié de la psyché des personnages », Robert Carsen offre un système d’indices qui, d’abord déroutants, éveillent la curiosité visuelle et finissent par converger pour imposer une lecture claire. Souvent fondés sur l’examen des relations entre enfants et parents, entre individu et groupe, la plupart de ses spectacles prennent l’aspect d’un récit initiatique, avec intégration finale à la communauté, au sein d’une harmonie collective à la cohésion retrouvée.

Cet « optimisme lucide », qui témoigne de « l’obstination de la pulsion de vie », s’appuie sur la résolution des troubles psychiques, et donc par l’exploration des lieux de l’intimité où le corps laisse entrevoir l’âme : le lit comme « endroit où se pose le mieux le problème de la conciliation des désirs », « scène la plus privée qui soit », la chambre comme le théâtre étant « deux espaces dévolus à la rhétorique des corps ». On comprend ainsi que la mise en abyme soit pour Carsen une pratique constante, un moyen de « montrer que la libido est une mise en jeu de l’élan vital parcourant la matière ». Le regard du spectateur est renvoyé vers lui par ce miroir que lui tend la scène, théâtre dans le théâtre « Plutôt qu’instrument d’une distanciation brechtienne, il devient la marque d’une distance prise non pas par rapport à la fiction, mais par rapport au monde réel, momentanément supplanté par la réalité théâtrale ». L’art de Robert Carsen est séduisant, c’est vrai, mais d’une séduction qui invite à la réflexion éthique.

 

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