Ne dites plus ramiste, dites plutôt ramélien

Rameau et la scène

Par Laurent Bury | sam 07 Février 2015 | Imprimer

L’un des enseignements – et ils sont nombreux – que l’on peut tirer du volume accompagnant l’exposition Rameau présentée à l’Opéra de Paris jusqu’au 8 mars est que l’adjectif correspondant au compositeur n’est pas ramiste (qui devrait, au sens strict, être réservé aux partisans du Dijonnais, contre les Lullystes) mais ramélien, comme on dit cornélien ou rimbaldien. Ramélien, donc, ce livre l’est au plus haut point, et sa conception extrêmement habile permet de ne jamais dissocier le passé du présent, l’érudition de la pratique. Les personnalités du monde lyrique d’aujourd’hui appelées à s’exprimer (un chef, un metteur en scène, un chanteur) le font avec beaucoup de pertinence, peut-être grâce à la sagacité des questions posées par les deux maîtres d’œuvre, Mathias Auclair, bien connu comme archiviste de l’Opéra de Paris, et Elizabeth Giuliani, directrice du département de la musique à la BNF. Le seul reproche, si l’on devait en formuler un, est que le titre peut avoir un caractère trompeur pour qui ignorerait qu’il s’agit du catalogue d’une exposition montée au Palais Garnier : Rameau et la scène, certes, mais la scène parisienne presque exclusivement, et surtout la scène nationale. Pas un seul mot, par exemple, sur la production des Indes galantes donnée au Châtelet en 1983 (et retransmise à la télévision), rien sur Les Paladins de 2004, pourtant l’une des visions les plus stimulantes qui aient été données de Rameau ces dernières années. Aix-en-Provence est parfois évoqué (surtout pour Hippolyte et Aricie, repris à la Salle Favart qui dépendait alors de l’OnP), la production des Boréades de Salzbourg en 1999 est mentionnée, mais on pourrait croire que la redécouverte de Rameau fut exclusivement l’affaire de l’Opéra de Paris, alors qu’on n’y a plus donné Castor et Pollux depuis la fin des années 1930.

Dès son premier article, Elisabeth Giuliani situe Rameau dans le débat sur musique et paroles dans la tragédie lyrique. Pour Rameau, l’affaire est entendue : il s’agit de « signifier sans ou contre les mots ». « Les paroles ne suffisent point au chanteur pour le mettre en état de bien exprimer le sentiment qu’elles peignent, il faut en même temps que la musique y réponde. C’est principalement au fond d’harmonie, dont se tire la mélodie appliquée aux paroles, que le chanteur reçoit l’impression du sentiment qu’il doit peindre : ces paroles ne lui servent pour ainsi dire que d’indication », écrit le compositeur dans ses Observations sur notre instinct pour la musique, et son principe (1754).

Mathias Auclair s’interroge ensuite sur « la continuité d’une esthétique à l’opéra du XVIIIe au XXIe siècle », en montrant combien les hommes de théâtre d’aujourd’hui ont encore à cœur de renvoyer à des fastes finalement plus fantasmés que connus. En effet, on ignore à peu près tout de l’identité visuelle des premiers spectacles raméliens, même si l’on dispose de nombreuses informations sur les reprises effectuées dans la deuxième moitié du siècle des Lumières, époque à partir de laquelle un souci d’exactitude historique et géographique commence à se manifester (même si les costumes restent très interchangeables, un habit de guerrière pouvant aisément se transformer en tenue de pastourelle). Succédant à Servandoni, François Boucher fut « premier peintre » de 1737 à 1748 puis de 1761 à 1766, mais pratiquement aucun de ses dessins de décors ou de costumes n’a été conservé. L’idée d’un rameau prisonnier d’une esthétique passéiste est bien traduite par les quelques extraits de critiques publiées lorsque Jorge Lavelli mit en scène Dardanus en 1980, comme s’il n’était point de salut hors des toiles peintes et des robes à panier : que de cris alors contre un spectacle dont les images n’ont pas vieilli, contrairement à son écho sonore…

Jean-Marie Villégier livre d’intéressantes réflexions sur son approche d’Hippolyte et Aricie (« C’était déconstruire un ouvrage dont les éléments ne demandent qu’à divorcer »), et plus généralement sur le rôle du metteur en scène face aux ouvrages lyriques de Rameau, qui associent souvent musique géniale et livret impossible : « Que ce dernier [le metteur en scène] prenne le chemin de la reconstitution érudite, celui de l’évocation tempérée, celui de la transplantation en milieu nouveau, celui de l’analyse et de la déconstruction, aucun de ces chemins ne peut le conduire au meilleur de son métier – je n’ose dire de son art. Il est en service commandé au rayon des papiers cadeaux ». Et, paradoxe suprême, l’homme de théâtre d’affirmer sa préférence pour les versions de concert !

Finalement, il appartient à Mathias Auclair de résumer en une formule bien sentie la nature insaisissable de la représentation lyrique. « L’interprétation se refuse à se laisser capter, pour rester un moment unique d’art et d’émotion réservé à ceux qui ont la chance d’être dans la salle et qui peuvent sortir du spectacle comme s’ils venaient de passer une nuit d’amour ou, a contrario, comme s’ils avaient vécu l’enfer ». A défaut de pouvoir admirer au Palais Garnier toute l’iconographie réunie pour l’exposition Rameau, on savourera les très nombreuses reproductions de cet ouvrage, précieux témoignage de l’évolution des perceptions au fil de deux siècles et demi.

 

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