Passion Mahler

Mahler Voices

Par Nicolas Derny | lun 02 Novembre 2009 | Imprimer
Bousculer la communauté scientifique est plutôt malaisé et lorsqu’un audacieux universitaire lance un pavé dans la mare académique, l’onde provoquée par ledit pavé met en général un certain temps avant d’atteindre la rive. C’est le cas du novateur ouvrage que Julian Johnson consacra en 1999 à Webern (1)- auquel les spécialistes n’ont pas encore donné suite dans leurs propres travaux - et la présente étude consacrée à l’auteur de Das Lied von der Erde, que le musicologue connaît bien pour lui avoir dédié quelques articles, mettra certainement un moment avant de marquer un tournant dans l’histoire de la littérature mahlérienne. 
Mahler’s Voices n’est pas un livre spécifiquement axé autour de la musique vocale du compositeur des Knabenwunderhorn Lieder (pour cela on se tourner vers le livre de E.M. Dargie (2) qui, à presque 30 ans, accuse quelques rides, ou vers des monographies plus généralistes) mais un brillant premier pas vers de nouvelles considérations analytiques à propos l’œuvre de Mahler dans son ensemble, Lieder de jeunesse et Das klagende Lied inclus. Car il ne faut pas comprendre le mot « Voices »  au stricte sens vocal du terme mais comme moyen de désigner les moyens d’expression musicaux utilisés par le compositeur. Très pertinemment, Johnson remarque que « la musique de Mahler est marquée par un degré inhabituel d’ ambivalence entre l'idée figurative de la voix et la voix humaine réelle. Sa production n’est pas exclusivement composée de Lieder et de symphonies, mais les deux formes s'y influencent, comme si la relation entre la voix humaine et les voix instrumentales étaient constamment réexaminées. Certaines des symphonies de Mahler ne semblent pas avoir de relation directe avec la musique vocale et certains de ses premiers Lieder ne semblent avoir aucune relation avec la musique orchestrale, mais presque tout dans sa musique reflète une influence constante de l'un sur l'autre » (p.17)
S’en suit une étude absolument passionnante. Novatrice, elle n’en prend pas moins en compte toute la bibliographie mahlérienne, extrêmement bien fournie - à l’exception de l’ouvrage sur « monde sonore » de Mahler publié par Altug Ünlü en 2006 (3) ou du livre Humor als Formkonzept de Myrjam Schadendorf (4)  qui auraient pu apporter de l’eau au moulin du brillant exégète. A plusieurs égards, ce bouquin pourra faire office de point de départ à des réflexions musicologiques plus générales sur certains aspects de l’histoire de la musique romantique germanique. Les considérations concernant l’ironie dans les Knabenwunderhorn Lieder ne permettraient-elles pas d’explorer la production vocale de compositeurs tels que Schubert, Schumann ou Wolf afin de relire l’histoire du genre sous un jour nouveau et probablement encore plus large que ce que nous propose Johnson ?
L’analyse des stratégies narratives en musique est encore une science balbutiante qui manque de théories méthodologiques. Parmi les grands noms, il faut citer Anthony Newcomb, Carolyn Abbate ou Vera Micznik (dans le cas de Mahler) dont Jonhnson prend en considération les travaux sans pour autant poser de solution définitive ou de théorie pour l’analyse narratologique d’un corpus qui s’y prête idéalement. Signalons seulement que les tendances « linguistiques » de la sémiologie musicale à la manière de Jean-Jacques Nattiez sont complètement ignorées. Les vues analytiques, contrairement à ce qui se fait presque systématiquement dans le monde anglo-saxon (analyses « sémiotiques » mises à part, mais toutes celles de Jonhson n’en sont pas), n’utilisent pas de techniques dérivées de Schenker, qui rendent incompréhensibles toutes ces études aux non-initiés, dont l’écrasante majorité des francophones, musiciens et musicologues inclus. Et même lorsqu’on n’adhère pas au point de vue de l’auteur, nous sommes bien en peine de trouver la faille de son raisonnement tant l’art de la rhétorique est maîtrisé. Détail appréciable, l’anglais de l’auteur est pour le moins fluide et élégant.
Reste à préciser qu’au contraire de beaucoup d’ouvrages de ce type, ce livre ne s’adresse pas uniquement aux universitaires spécialisés. Certes, une connaissance parfaite de la musique de Mahler est indispensable pour suivre le discours de Johnson et mieux vaut posséder les partitions du maître dans sa bibliothèque car nous y sommes constamment renvoyés – impossible en effet de reproduire tous les exemples musicaux indispensables aux démonstrations. Mais tant les mélomanes passionnés que les interprètes y trouveront leur compte, ce qui est assez rare avec ce genre d’ouvrage pour être signalé. Une étude qui fera date. Soyons patients…
 
Nicolas Derny 
(1) J. Johnson, Webern and the transformation of nature, Cambridge, Cambridge University Press, 1999
(2) E. Mary Dargie, Music and poetry in the Songs of Gustav Mahler, Bern, Frankfurt, etc. Peter Lang, 1981.
(3) A. Ünlü, Gustav Mahlers Klangwelt. Studien zur Instrumentation, Frankfurt, etc. Peter Lang, 2006. L’auteur y propose une relecture de la musique de Mahler passée sous la loupe du Traité d’instrumentation de Berlioz traduit en allemand par Richard Strauss. 
(4) M. Schadendorf, Humor als Formkonzept, Stuttgart, Metzler, 1995. L’ouvrage comporte une première partie historico-théorique qui aurait pu apporter quelques éléments intéressants à Johnson. 
 

 

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