On ne badine pas avec Patrice

Opéra et mise en scène : Patrice Chéreau

Par Laurent Bury | mer 02 Juillet 2014 | Imprimer

Pour son troisième numéro de la série « Opéra et mise en scène » (ou quatrième, si l’on inclut le numéro généraliste dû à Christian Merlin), L’Avant-Scène Opéra a fait un choix qui modifie considérablement la donne. Après s’être penché sur Robert Carsen et Olivier Py, la revue a opté pour un grand artiste récemment disparu, ce qui confère au volume un inévitable caractère d’hommage exclusivement rétrospectif. Patrice Chéreau nous a quittés il y a moins d’un an, et même si nous ne verrons plus jamais d’autre opéra monté par lui, il a marqué à jamais le monde lyrique à travers quelques productions-phares qui restent des points de repère. On continue à juger chaque nouvelle Tétralogie à l’aune de celle de 1976 à Bayreuth, la Lulu de 1979 est régulièrement citée comme modèle de ce qu’un metteur en scène peut obtenir d’une chanteuse-actrice douée, et l’Elektra d’Aix 2013 fut reconnue comme un sommet dès sa création.

La construction du numéro s’en trouve elle aussi un peu bousculée. La première section, jusque-là intitulée « A la rencontre de … », est rebaptisée « Repères ». La parole y est donnée à Chéreau lui-même, par le biais de ses divers interviews ou écrits ; dans un bel article, Richard Peduzzi évoque celui dont il a créé tous les décors des spectacles. Les témoignages d’artistes ayant travaillé avec Chéreau sont rejetés vers la deuxième section, qui s’intitule dès lors « Jalons et témoignages » et aurait pu porter le sous-titre « 45 ans de mise en scène : 1969-2013 ». Alors qu’il avait fallu faire un choix parmi les nombreux spectacles conçus par Robert Carsen, alors que les dix-huit opéras montés par Olivier Py faisaient l’objet d’une analyse, il n’existe pour Patrice Chéreau qu’une dizaine de mise en scène à commenter, quatorze si l’on compte le Ring comme quatre opéras distincts. C’est peu en quantité mais, on l’a dit, c’est énorme d’un point de vue historique. Les productions les plus anciennes n’ont pu livrer que des photos en noir et blanc ; c’est dommage pour Les Contes d’Hoffmann de 1974 – diffusé par l’ORTF en 1978, votre serviteur s’en souvient –, mais même certaines images de la Tétralogie paraissent un peu fanées (et la photo de la page 41 ne peut pas être de 1976, puisque la première année, le rocher de Brünnhilde n’avait pas encore pris son aspect définitif). A partir des années 1980, la qualité des photos couleurs s’améliore, mais la définition du noir-et-blanc reste meilleure même pour le Don Giovanni salzbourgeois de 1994. Comme pour Carsen et Py, ces différents spectacles sont évoquées par diverses plumes, parmi lesquelles on retrouve bien sûr quelques fidèles piliers de l’ASO : Giuseppe Montemagno, Pierre Flinois, Ivan A. Alexandre, Alain Perroux, Pierre Michot, jusqu’à Chantal Cazaux pour Elektra. Quant aux témoignages qui s’insèrent entre ces comptes rendus, certains ont été recueillis spécialement pour ce volume, d’autres reprennent des hommages parus dans la presse au lendemain de la mort de Chéreau ; tous ne paraîtront pas forcément d’un intérêt égal (les propos de Daniel Barenboim semblent assez convenus), mais les nombreuses facettes du personnage finissent par s’en dégager. Tout à fait fascinantes s’avèrent les notes prises par Antonio Cuenca Ruiz, stagiaire à Aix-en-Provence alors que la mise en scène d’Elektra était en train de se construire : on touche la au plus près la pratique de Chéreau sur un plateau de répétition.

C’est peut-être dans la dernière partie que ce numéro se distingue le plus des précédents. Là où un Alain Perroux s’autorisait une certaine légèreté dans son « Petit précis de grammaire carsénienne » ou sa « Petite table alchimique des docteurs Py et Weitz », la badinerie n’est ici plus de mise. De par sa complétude imposée par la mort, l’œuvre chéraldienne peut faire l’objet d’un discours plus grave, plus théorisé, peut-être. Et comme Chéreau fut aussi metteur en scène de théâtre et réalisateur de cinéma, les articles s’efforcent de dégager ce que l’opéra avait ou non de spécifique dans son travail. Pour Timothée Picard, par exemple, « l’œuvre de Chéreau apparaît […] comme substantiellement opératique ». Anne-Françoise Benhamou balaye un demi-siècle de mise en scène en incluant dans son discours les trois sphères d’activité de Chéreau. Leslie Cassagne étudie la place de la danse dans ses mises en scène d’opéra aussi bien que de théâtre. Souhaitons surtout que certains éditeurs de DVD décident de livrer au public d’aujourd’hui et de demain ces captations qui dorment actuellement dans les archives : Elektra commercialisée par Bel Air Classiques, c’est formidable, mais nous voulons Lulu, Lucio Silla et Les Contes d’Hoffmann !

 

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