On ne discute pas le néant

Pelléas et Mélisande cent ans après : études et documents

Par Laurent Bury | mar 22 Janvier 2013 | Imprimer
 
Fin janvier 1894, Debussy écrivait à Ernest Chausson : « C’est la faute à Mélisande ! Et pardonnez-nous à tous les deux. J’ai passé des journées à la poursuite de ce ‘rien’ dont elle est faite ». Cette phrase bien connue semble en partie donner raison à la très wagnérienne soprano Rose Caron qui, pendant un entracte de Pelléas, déclara à Charles Koechlin : « Cette musique ? on ne peut même pas en parler, on ne parle pas du néant, on ne discute pas le néant ». Si c’est bien de néant que sont faits les personnages de Maeterlinck, il n’en va pourtant pas de même de la musique de Debussy, dont il y a tout à fait lieu de parler. Il y avait d’autant plus lieu d’en discuter lors du centenaire de la création : les 6 et 7 mai 2002, un colloque eut lieu en Sorbonne, dont sont issus la plupart des articles rassemblés dans le présent volume.
Après une préface en forme d’entretien, où Pierre Boulez nous fait profiter de son expérience de chef qui a dirigé Pelléas à Covent Garden en 1969, puis à Cardiff et Paris au début des années 1990, une première partie évoque la genèse de l’œuvre et ses premières représentations : Rodrigue et Chimène, l’autre opéra que Debussy avait (presque) terminé avant Pelléas, la pièce de Maeterlinck, les différents manuscrits de la partition et la mise en scène d’Albert Carré (la plupart des photos connues de la création sont ici reproduites, ainsi que quelques pages du « Livret de mise en scène » rédigé par le directeur de la Salle Favart). La deuxième partie se penche sur la réception de l’œuvre, de 1902 jusqu’aux années 1930. On y retient particulièrement le texte de Barbara L. Kelly sur « la bataille pour la musique française » au cœur de laquelle Debussy fut successivement honni, puis revendiqué par les mélomanes nationalistes. Sylvie Douche lit la monographie que Maurice Emmanuel consacra à l’opéra en 1926. Plus anecdotique, l’étude de la réception de Pelléas en Pologne se conclut sur la très brève évocation d’une chanteuse polonaise qui fut Mélisande à l’Opéra-Comique en 1932.
« Esthétique et analyse » regroupe des articles très divers : une étude du thème de chevelure chez les écrivains symbolistes, un texte de Jean-Christophe Branger sur le « pré-debussysme » d’Alfred Bruneau dans Le Rêve (1891), que Charles Koechlin voyait comme une des quatre dates majeures dans l’histoire de l’opéra français, avec Faust, Carmen et Pelléas. Deux autres articles musicologiques abordent le « geste compositionnel » et la « mélodie dramatique » de Debussy dans son opéra. « Postérité » inclut un article sur Charles Koechlin, grand « pelléastre » devant l’Eternel, sur Schoenberg, dont le propre Pelleas und Melisande ne manifeste aucune influence debussyste, contraitement à Erwartung (mais cette idée n’est qu’esquissée en fin d’article), et sur Marius Constant et sa Pelléas et Mélisande Symphonie. Enfin et surtout, les annexes s’avèrent inestimables : une chronologie de la composition de l’œuvre, une liste des représentations en France et à l’étranger du vivant de Debussy, et surtout un énorme dossier de presse (111 articles parus entre avril et novembre 1902, près de 250 pages), onze pages de bibliographie, un Index des œuvres et un Index des personnes. Voilà qui devrait permettre de parler, de discuter encore longtemps de ce néant-là.
 
 
 

 

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