« Qui vous dit qu’Hector ne fera pas honneur à l’état qu’il a embrassé ? »

Nouvelles lettres de Berlioz, de sa famille, de ses contemporains

Par Laurent Bury | mar 07 Juin 2016 | Imprimer

En 1825, lorsque madame Berlioz mère reçut d’un cousin une lettre contenant cette phrase, rien ne permettait encore d’affirmer que la fortune sourirait à ce jeune d’à peine plus de vingt ans que sa famille appelait avec amusement ou irritation « notre maestro » ou « votre troubadour Hector ». Jusqu’à la fin de sa vie, d’ailleurs, la fortune continua à lui jouer des tours, comme permet de le constater une fois encore le volume de correspondance publié par les éditions Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane, la maison Flammarion ayant refusé de se charger de ce « supplément bis », après les huit volumes de la Correspondance générale parus entre 1972 et 2002. Le maître d’œuvre avec qui tout avait commencé, Pierre Citron, n’est plus de ce monde, mais la tâche est vaillamment poursuivie par quatre chercheurs, et les redécouvertes récentes nous valent aujourd’hui ce volume nouveau. Comme le titre l’indique, Berlioz, bien que très présent, n’est pas seul à s’y exprimer, et la parole est largement donnée aux membres de sa famille, ce qui éclaire le personnage sous un jour plus intime : à son fils Louis, qui se destine à une carrière dans la marine marchande, luttant à Bombay contre « des milliards de blattes ou cancrelats qui ne respectent rien », il envoie notamment  « un gros paquet de linge » et une chaîne tressée avec les cheveux de la défunte Harriet Smithson.

Classées par ordre chronologique, du 2 Floréal de l’an II, soit quelques mois avant sa naissance, jusqu’à quelques mois après sa mort, ces lettres permettent de suivre toute une carrière, toute une vie. Certes, il y a dans la masse un certain nombre de courriers brévissimes, ou de lettres incluses simplement parce que quelques mots ou paragraphes avaient été omis de la transcription figurant dans les précédents volumes. Mais on aurait tort de s’attendre à du troisième choix, ou à du strictement familial, puisqu’il y a là des missives où il est beaucoup de question de musique.

C’est d’abord le jeune Hector qui se heurte à sa famille, d’abord à cause de sa vocation : tandis qu’il s’enthousiasme pour Beethoven – « ce n’est plus de la musique, c’est un art nouveau » –, ses proches font la sourde oreille, même quand le grand Le Sueur prend la plume pour expliquer aux parents du nouveau Prix de Rome qu’on peut être à la fois compositeur et rentier. Ses sœurs Adèle et Nanci n’entendront sa musique qu’une seule fois, lors d’un concert qu’il dirige à Lyon en 1845, mais colportent les on-dit. A propos de La Damnation de Faust, l’une écrit à l’autre : « il paraît que ce nouvel ouvrage est d’une excentricité rare. C’est à décourager à tout jamais des succès et de l’avenir de notre pauvre frère. Il se tue à plaisir, c’est navrant ». Il faudra attendre L’Enfance du Christ en 1855 pour que « ce pauvre Hector » connaisse « décidément un succès complet, succès de gloire et d’argent ».

Bien avant d’en arriver à Béatrice et Bénédict, cet opéra-comique « bien joli, bien frais, bien jeune », et de conclure par le montage laborieux des Troyens , que se disputent l’Opéra de Paris et le Théâtre Lyrique encore en construction, on découvre les premiers projets qui avortent, sur des livrets comme Le nozze di Lammermoor ou La Nonne sanglante. Il est un moment question d’un Othello pour lui qui déteste l’Otello de Rossini (en 1848, il entend un Duprez à bout de voix dans cette « misérable partition, décolorée, absurde, sans cœur, niaise et insolente dans sa niaiserie »). Le volume éclaire aussi ses relations avec les chanteurs : lors des préparatifs de Benvenuto Cellini, Berlioz invite Nourrit à dîner, discuter par courrier avec Julie Dorus-Gras. En 1854, il trouve à Rosine Stoltz, dans La Favorite, un « air cadavéreux », sa voix ayant « subi du temps l’irréparable outrage », et deux ans plus, il voit Londres succomber à « la fièvre [Jenny] Lind ». Du reste, pour ce voyageur qui traversera toute l’Europe jusqu’à Moscou, en passant par Vienne, « vraiment la capitale musicale du monde », la musique n’est guère mieux traitée en Grande-Bretagne qu’en France : « J’aurai bien de la peine à ne pas jeter une foule de grenades allumées dans les jambes des directeurs de théâtres anglais ; ce que j’entends et vois dans leurs boutiques m’exaspère et me dégoûte au dernier point ».

Berlioz n’avait pourtant rien d’un révolutionnaire. Quand éclate le soulèvement de 1848, il a ce commentaire : « on va avoir l’art des égouts après avoir eu celui des antichambres ». S’il invite Wagner à venir déguster chez lui « un très bel ananas de Rio [de] Janeiro », s’il envoie ses partitions à l’Allemand qui souhaite « les étudier note par note », il n’en déclare pas moins, au lendemain du scandale de Tannhäuser (qui cite pourtant Roméo et Juliette), « Wagner est fou, rien n’est plus évident, et ceux qui ne voient pas sa folie sont de véritables imbéciles ». Lucide malgré tout, Berlioz avoue qu’il a pu se tromper : « J’ai des haines vigoureuses contre certaines musiques qui ne s’en portent pas plus mal […] Décidément la musique change. Et cela aussi est une nécessité ».

 

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