Mythe légendaire

L'opéra de Vienne

Par Jean-Marcel Humbert | lun 01 Novembre 2010 | Imprimer
Au moment où paraît à Vienne un ouvrage fondamental en 3 volumes sur son opéra (Chronik der Wiener Staatsoper 1869 bis 2009 : Werkverzeichnis, Künstlerverzeichnis, Löcker, 2009), André Tubeuf nous propose un petit ouvrage raffiné et relié sous une couverture un peu triste et scolaire. Tout amateur d’art lyrique connaît bien André Tubeuf, sa science de la langue et de l’écriture, et sa science tout court concernant l’opéra. Il explique à son lecteur déjà conquis par avance qu’il ne s’agira pas d’un historique, mais plutôt d’un petit livre d’impressions et de souvenirs, mêlant l’histoire, l’art, la philosophie, l’érudition, la société et l’art lyrique à Vienne. Autant dire que chacun y trouvera ce qu’il sera venu y chercher.
 
L’avant-propos – très laudatif et plein d’anecdotes inintéressantes – de Dominique Meyer, actuel directeur de l’opéra de Vienne, nous apprend peu de choses. Mais il rappelle quand même que le diapason y est l’un des plus hauts du monde (la 443), et que l’activité y demeure intense (300 représentations par an, cinquante titres d’opéra et une dizaine de ballets).
 
Sous couvert de la programmation de l’opéra de Vienne, c’est bien une grande fresque de l’histoire de l’opéra depuis le milieu du XVIIe siècle que nous propose André Tubeuf. Le côté « catalogue des œuvres » est souvent un peu trop présent, enrichi de listes impressionnantes de chanteurs et de cantatrices au plus haut niveau, qui lui donnent du corps (si j’ose dire), des chefs dont le rôle est abondamment explicité, voire justifié (longs développements sur Karajan, dépassant de loin le seul opéra de Vienne), et enfin des directeurs successifs qui ont participé à la construction de la légende du lieu. L’histoire de l’institution, son ancrage social, sa programmation, ses choix esthétiques se déroule parallèlement, mais parfois d’une manière quelque peu elliptique qui oblige souvent à revenir en arrière pour vérifier en quelle année on se trouve. On voit ainsi se construire sous nos yeux le mythe qui survit encore aujourd’hui.
 
Bien sûr, les heures sombres de l’avant-guerre et de la guerre de 40 sont esquissées, mais sans plus, de façon sage et convenue : il semblerait presque qu’il s’agisse d’un caprice de diva. Et pourtant, à Vienne, la musique « dégénérée » a été bannie, et les musiques de Malher, Berg, Offenbach et autres compositeurs juifs n’ont plus eu droit de cité. Le passé nazi du Staatsoper de Vienne a bien été mis en lumière par une remarquable exposition présentée en 2008 à Vienne, et reprise sous une forme réduite au théâtre des Champs-Elysées placé alors encore sous la direction de Dominique Meyer.
 
Amoureux de l’opéra de Vienne, André Tubeuf l’est visiblement, passionnément. Peut-on pour autant adhérer à ce qu’il écrit en conclusion : « Vienne reste et restera dans l’imaginaire d’un public mondial, avec la seule Scala de Milan, la maison d’opéra dont on rêve ». Il est des raccourcis par trop audacieux.
 
L’iconographie du livre n’est pas vraiment abondante (41 illustrations), mais l’édition est soignée (encore que l’on s’interroge : à la légende de la page 66, ne serai-ce pas Maria Cebotari plutôt que Lebotari – citée p 69 dans le rôle de la comtesse de Capriccio –, et à la légende de la photo p. 72, ne serait-ce pas Sena plutôt que Lena Jurinac ?)
 
Avec les choix financiers drastiques que doivent faire les lyricomanes, y a-t-il encore place aujourd’hui pour un petit livre – aussi charmant soit-il – à 28 euros les 117 pages ? Mais que les plus fortunés n’hésitent pas à se plonger dans ce beau langage nostalgique parfois un peu vain et bavard, ils en sortiront tout rêveurs, et n’auront d’autre alternative que de réserver aussitôt leur billet d’avion et d’opéra (même si la qualité n’est plus ce qu’elle a été) pour se refondre une fois de plus, avec les délices que l’on imagine, dans la bourgeoisie viennoise bien pensante.
Jean-Marcel Humbert

 

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