L’opéra pour survivre

Brundibar

Par Nicolas Derny | dim 09 Mai 2010 | Imprimer

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Né à Prague d’un père tchèque et d’une mère juive allemande, Hans Krasá (1899-1944) étudie avec Zemlinsky à Berlin et, comme Bohuslav Martinů, avec Roussel à Paris. Dans les années trente, il compose la musique de la pièce Mladi ve hře (La Jeunesse s’amuse) d’Adolf Hoffmeister. C’est ce même auteur qui fournit à Krasá le texte de sa deuxième œuvre lyrique (1), Brundibár (1938), opéra en un acte pour voix d’enfants. Interdite pour d’évidentes raisons politiques (2), la partition est répétée et jouée deux fois en secret dans un orphelinat d’enfants juifs de Prague (1941) avant que Krasá ne soit déporté à Terezín - en août 1942 - suivit de près par les enfants de l’orphelinat. 
Erigé en « modèle » par les Nazis, Terezín est un camp de transfert. Quoique qu’extrêmement dure, la vie y est un peu moins atroce que dans les camps d’extermination. L’art y est d’ailleurs autorisé et Krasá prend la tête de la Freizeitgestaltung (« organisation du temps libre »). N’ayant pu emporter la partition de Brundibár avec lui, il la recompose en l’adaptant aux instruments dont il dispose sur place (flûte, clarinette, guitare, accordéon, piano, 4 violons, violoncelle et contrebasse). Cette nouvelle version est créée dans un baraquement du camp le 23 septembre 1943 et l’opéra est joué 55 fois ; les enfants déportés à l’est étant immédiatement remplacés par de nouveaux arrivants. Afin de nier l’horreur de la vie concentrationnaire, le régime autorise en juin 1944 une inspection de Terezín par la Croix-Rouge Internationale. Pour présenter une réalité « acceptable », les autorités désengorgent l’endroit en envoyant bon nombre de prisonniers à Auschwitz et, pour parfaire la mise en scène, montent une représentation spéciale de Brundibár qui est pour l’occasion joué dans un endroit plus grand (hors des limites du camp) avec un nouveau décor. Les bourreaux profitent de l’occasion pour tourner un film de propagande, Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux juifs), dans lequel la scène finale de Brundibár est montrée (3). Plutôt ironique lorsque l’on pense que c’est le passage qui montre le tyran vaincu… Le 16 octobre 1944, Krasá est envoyé à Auschwitz. Il y périt 2 jours plus tard. Tombé dans l’oubli après la guerre, l’opéra est redécouvert et reconstitué par une nonne bénédictine, Maria Veronika Grüters, et donné en allemand le 23 juillet 1985 à Freiburg.
Double actualité (indirectement liée) pour Brundibár : un petit roman de Thomas Freitag et l’édition, inédite en CD, du premier enregistrement de l’œuvre. C’est l’histoire croisée de la famille Grüters et de la destinée du compositeur que romance Freitag dans son Brundibár : der Weg durchs Feuer. Structuré en 3 parties divisées en chapitres relativement courts, le livre commence par nous raconter le passé des Grüters, famille de musiciens allemands ayant côtoyé Brahms, Clara Schumann ou encore Max Reger. Nous suivons ensuite la petite Gisela Grüters, fillette de sang partiellement juif (par sa grand-mère) qui effectue sa scolarité dans l’Allemagne des années 1930. La seconde partie du roman commence en 1938. Elle raconte la vie de Gisela qui, comme sa sœur, étudie la musique à Cologne et, parallèlement, la destinée de Krasá qui, à ce moment, termine la composition de son opéra. Très vite, Gisela et sa famille sont contraints de se vivre cachés pour éviter les ennuis tandis que le compositeur est déporté à Theresienstadt. Dans la dernière partie du livre, nous suivons Gisela qui, après la guerre et la fin de ses études musicales, décide de rentrer dans les ordres. Elle devient désormais sœur Maria Veronika et enseigne la musique à des lycéennes. Dès lors qu’elle découvre qu’un opéra a été représenté à Terezín -où certains de ses parents éloignés ont été déportés- elle effectue des recherches pour retrouver la partition de Brundibár, l’arrange, la traduit et la monte avec ses élèves. En 1985, après la recréation allemande, la petite troupe s’en va jouer l’œuvre en Israël, pour les 40 ans de la libération des camps.
Thomas Freitag narre tous ces faits réels avec beaucoup de pudeur. Le style, relativement sobre, ne profite heureusement pas de l’atrocité de la Shoah pour tenter de tirer le lecteur vers une émotion facile, comme c’est souvent le cas dans les œuvres littéraires ou cinématographiques évoquant cette tragédie. C’est plutôt la volonté de survivre, accrue par la musique, qui domine le cœur du récit. De plus, tous les faits concernant l’histoire de l’opéra (sa genèse, ses exécutions à Terezín, l’inspection de la Croix-Rouge, etc.) sont rigoureusement exacts. Pour le reste, Freitag a semble-t-il rencontré la bénédictine qui lui a raconté son histoire. Un petit roman bien troussé qui ne compense pas le fait que Brundibár ne fasse à ce jour l’objet d’aucune véritable étude ou analyse publiée. (4)
C’est précisément l’enregistrement de Maria Veronika Grüters, gravé en décembre 1896, que le label Christophorus nous propose. Certes, il existe de meilleures versions enregistrées de l’opéra et dans d’autres langues que l’allemand (5) mais comme il est toujours difficile et risqué de faire chanter des enfants – exceptionnels sont ceux qui maîtrisent leur voix - il ne serait pas juste de juger les filles du St. Ursula-Gymnasiums Freiburg comme des professionnelles qu’elles n’avaient pas la prétention d’être. D’autant que, mis à part Vera Fliegauf qui interprète (assez mal) le rôle de Brundibár, toutes s’en tirent très honorablement. Les instrumentistes montrent la qualité des ensembles musicaux des lycées d’outre-Rhin, impossible à imaginer chez nous mais il faut surtout envisager ce disque comme un document « historique » plutôt que comme une interprétation de haut vol. Mentionnons que, comme c’était le cas à Terezín, l’exécution de Brundibár est précédée de la Theresienstadt-Hymne de Karel Schwenk (1907-1945), chantée par Ruth Elias, rescapée de l’enfer du camp. Un moment étonnant.
Si les Jeunesses Musicales de tous pays se sont « emparées » de Brundibár, il est important de ne pas ranger la pièce dans la catégorie des ouvrages exclusivement destinés aux enfants, même si Krasá y adapte son esthétique en conséquence. Il n’est pas non plus nécessaire d’invoquer le « devoir de mémoire », trop souvent exploité par des artistes (plasticiens, cinéastes, écrivains, etc.) à des fins purement médiatiques ou commerciales et qui n’a rien à faire dans le jugement de la qualité d’une œuvre et de celle-ci à plus forte raison. Il est important de redécouvrir Brundibár car cette courte partition est une réussite musicale. Tout simplement.
 
Nicolas Derny

(1) Après Verlobung in Traum d’après Dostoïevski (1933)
(2) Pour rappel, les accords de Munich signés entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre et l’Italie mettent fin à la crise des Sudètes. En 1939, Hitler rompt lui-même ces accords et achève de démanteler la Tchécoslovaquie. 
(3) Voir http://www.youtube.com/watch?v=nXvFKAtTa_k
(4) On trouve des pages intéressantes dans les ouvrages suivant : Joža Karas, La musique à Terezín : 1941-1945,  G. Schneider (trad.), Paris, Gallimard, 1993 ; B. Červinková, Hans Krasá. Leben und Werk, Pfau, Saarbrücken, 2005 ; K. Kierig, Kinderlieder im Opernhaus oder Arien im Kinderzimmer? : Aspekte kindgerechten Komponierens untersucht an Opern des 20. Jahrhunderts, Grin Verlag, 2009 ; entre autres.
(5) Une fois n’est pas coutume, il n’est pas nécessaire d’écouter Brundibár dans sa langue d’origine, le tchèque. En effet, le germanophone Krasá, n’en maîtrisait pas parfaitement les subtilités comme Janáček ou Martinů. La musique n’y colle donc pas parfaitement et les versions en allemand, anglais ou français n’en dénaturent pas la pièce. Il existe également des enregistrements en italien ou en grec…
 
 

 

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