« Je crois que son opéra sera un peu chouette »

Lettres de Charles Gounod à Pauline Viardot

Par Laurent Bury | lun 19 Janvier 2015 | Imprimer

Alors qu’on célébrera en 2018 le bicentenaire de la naissance de Charles Gounod, alors que l’on va redécouvrir son Cinq-Mars à la fin de ce mois de janvier (et que l’Opéra de Paris s’apprête à reproposer la production Martinoty de Faust, avec tête de Marguerite jaillissant de la guillotine, entre autres bonheurs), il est bon que les éditeurs se rappellent eux aussi l’existence d’un des maîtres de l’opéra français. Ce volume consacré à la correspondance échangée avec Pauline Viardot inaugure la collaboration entre Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane : même maquette que du temps où ces ouvrages étaient confiés aux éditions Symétrie, même couverture aux délicieux motifs de papier-peint XIXe siècle.

Il faut préciser d’emblée que, si elle va de 1849 à 1893, l’année même de la mort du compositeur, ladite correspondance se concentre sur une durée d’à peine plus de trois ans, époque à laquelle mit un terme en 1852 le mariage de Gounod, source d’une brouille durable, la famille Zimmermann ayant assez peu apprécié les rumeurs qui attribuaient à leur nouveau gendre des relations plus qu’amicales avec la cantatrice. Sur plus de 400 pages, il n’y en a guère qu’une cinquantaine pour couvrir les trente dernières années de la vie du père de Mireille. Autrement dit, ces lettres portent avant tout sur le tout premier ouvrage lyrique de Gounod, encouragé et guidé par Pauline Viardot : Sapho, sur un livret d’Emile Augier, créé Salle Le Pelletier le 16 avril 1851. On peut ainsi suivre presque au quotidien le travail de composition, la destinataire du rôle-titre étant à l’étranger pendant que son protégé travaillait pour elle ; Tourgueniev alors présent déclare dans une lettre : « je crois que son opéra sera un peu chouette ». Après Sapho, on entend aussi beaucoup parler de la musique de scène conçue pour Ulysse, drame de Poinsard, créé à la Comédie-Française en juin 1852, la partition de Gounod étant dirigée par Offenbach, alors directeur musical de ce théâtre.

Naturellement, il n’est pas question que des affres de la création, dans cette correspondance. On parle quand même beaucoup de musique, à travers les rôles que Pauline interprète à Berlin et à Londres : Fidès, bien sûr, Le Prophète étant sa plus récente création, mais aussi Valentine des Huguenots (selon Gounod, le meilleur opéra de Meyerbeer, « un génie poussif si toutefois c’est un génie »), Rachel dans La Juive, Adina dans L’Elisir d’amore (« C’est une boisson anodine qui ne peut pas vous faire du mal pour si peu de temps », lui écrit Gounod) et, plus curieusement Papagena à Londres. Il y est aussi question des possibles rivales, Giulia Grisi, « sotte comme une oie », et surtout Marietta Alboni, qui reprend à Paris certains rôles de Viardot, et dont le jeune compositeur met à un point d’honneur à dire le plus grand mal : « ça n’est pas sa faute, la grosse, elle est comme ça ». Même les œuvres qu’Alboni crée sont vouées aux gémonies, comme Zerline ou la corbeille d’oranges, d’Auber : « C’est une cochonnerie, c’est nul, c’est un vrai four ; […] une infâme saloperie ». Et quand Viardot manifeste l’intention de chanter cet opéra à Covent Garden, Gounod l’en dissuade : « Vous aurez l’air d’une reine dépouillée qui court après de malheureuses pendeloques de marchand de brique à braque [sic] ».

On le voit, ce Gounod-là ne mâche pas ses mots. On le découvre aussi roi du calembour (« il fait une chaleur tropicale, très picale, beaucoup trop picale »), parodiant la prononciation de certains Espagnols (« qué boulez-bous que ié bous disse ? »), jouant avec la ponctuation ou ajoutant de petites caricatures en marge de ses lettres. On découvre aussi un Gounod-Messiaen qui transcrit sur une portée le chant des oiseaux. Dans ces lettres, il parle de tout son cercle d’intimes : M’Man (sa mère), Mamita (la mère de Viardot), la Ninounne (George Sand) et autres Bichette ou Lolotte. Lorsqu’il séjourne au château de Courtavenel, propriété des Viardot alors en voyage, il donne des nouvelles du temps qu’il fait, des fleurs qui poussent, des chiens voleurs de fromage et des chiennes en chaleur, de sa santé à lui ou de celle du ce bon « Tourguéneff ».

Auteur en 2012 d’un ouvrage en allemand sur les voyages de Pauline Viardot en Grande-Bretagne, Melanie von Goldbeck enseigne la musicologie à Oxford. Elle a transcrit et annoté avec une patience de bénédictin cette correspondance dont n’a été conservée qu’une facette (les lettres de Viardot à Gounod ont presque toutes disparu). L’introduction et les têtes de chapitres, rédigées avec la collaboration d’Etienne Jardin, apportent les indispensables indications de contexte, et Gérard Condé dans sa préface remet certaines pendules à l’heure quant à l’évolution des mentalités depuis le XIXe siècle. Ce volume apporte donc une pierre précieuse à un édifice de longue haleine, la publication complète de la correspondance de Gounod, vaste chantier dont on n’ose imaginer quand il s’achèvera.

 

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