Un chef-d'oeuvre de méditation érudite

La Civilisation de l'opéra

Par Sylvain Fort | mar 10 Mai 2016 | Imprimer

Pour écrire un tel ouvrage, il faut à la fois du génie et de l’érudition, et même le génie de l’érudition. Un regard superficiel ou blasé pourrait faire voir dans ce livre une somme certes impressionnante mais finalement universitaire sur la façon dont l’opéra perfuse l’imaginaire occidental – lieux, fantasmes, personnages, symboles, etc. En réalité, le propos va bien au-delà. Le coup de génie est de prendre comme fil rouge Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux : Timothée Picard utilise ce roman fameux comme un magicien  sa boîte à merveilles.

L’étude successive des caractéristiques du roman de Leroux lui permet de multiplier les retours en arrière, les plongées en eaux anthropologiques ou philosophiques, les références étourdissantes et les analyses les plus fines. C’est ainsi qu’on accède progressivement à tous les aspects qui constituent cette « civilisation de l’opéra », qui est aussi bien un « imaginaire de l’opéra ». L’un après l’autre, les rouages de cet imaginaire sont démontés, analysés, et l’on en découvre et comprend les racines, la mécanique. C’est que notre perception de l’opéra n’est rien d’autre que la sédimentation de quelques siècles de conceptions ayant souvent pris rang de mythes fondateurs et s’étant inscrit dans l’esprit et l’approche des amateurs d’opéra à une profondeur psychologique telle qu’il leur est devenu impossible de débrouiller ce qui, dans cet amour de l’opéra, relève de l’amour de la musique et du théâtre, ou d’une fascination quasi inconsciente pour les prestiges symboliques, les rêveries invisibles et pourtant présentes comme des fantômes qui entourent de leur halo toute expérience lyrique.

Pour l’amateur d’opéra, ce livre est ainsi un parcours à la découverte de ce qui cimente sa propre attirance pour ce genre, son affection propre pour la forme esthétique singulière qu’il incarne. Ce qu’évoque formidablement Timothée Picard c’est que cette dilection n’oublie rien ni personne. Ainsi, sont pris dans les réseaux d’une même fantasmatique aussi bien les petits personnels de l’Opéra que les chanteurs, les chefs, les agents, les compositeurs ; mais aussi bien entendu les lieux, qui ont leur propre puissance d’attraction. L’itinéraire parmi les œuvres littéraires faisant fond sur des opéras imaginaires ou un imaginaire nébuleux de l’opéra est particulièrement saisissant tant on y identifie les tréfonds de ce qui fait aujourd’hui la substance psychologique de tout amateur d’opéra : car quel amateur digne de ce nom ne porte pas en lui un opéra à faire ou un délirium opératique ?

Le Palais Garnier est clairement identifié – à la suite de Leroux – comme un « lieu de mémoire », c’est-à-dire un lieu dont l’identité va bien au-delà du seul donné technique et se charge d’histoire(s), d’affectivité, de symboles, jusqu’à devenir l’incarnation physique de tout un esprit que la vie sociale parfois encode, mais dont toute une part reste à l’état flottant de mémoire, de récit, d’usages fugaces, et de littérature. Les deux cents pages explorant la consolidation du fantasme et de l’architecture, du social et de son incarnation dans un rêve de pierre et de velours, sont une évocation digne de Walter Benjamin ou Claudio Magris. Est narrée en particulier avec virtuosité cette « impression morale » que l’Opéra doit produire sur les spectateurs avant même que le rideau ne se lève, et que résume cette belle phrase évoquant « une rêverie compilatrice qui serait la contribution spécifique de l’imaginaire lyrique à l’invention architecturale »

(Que Timothée Picard nous pardonne une considération personnelle : c’est précisément cette dimension singulière du Palais Garnier qu’il fallut expliquer (vainement) à la si philistine direction de l’Opéra lorsqu’elle ne vit aucun inconvénient à détruire les loges pour des raisons pseudo-économiques et à installer des mécanismes de remplacement dignes d’un pavillon bon marché. Puisse-t-elle lire ou se faire rédiger une fiche sur le maître-ouvrage de Picard !)

La façon dont ce substrat imaginaire et social s’est métabolisé dans l’industrie moderne de la culture – notamment le cinéma – amène Timothée Picard aux frontières du tour de force académique et du journalisme façon Philippe Garnier, oscillant entre références hyper-codées et hommage au trivial sacralisé par la pop culture, où Winslow Leach et Jim Sharman rencontrent Jean Cocteau, Dario Argento et bien sûr Andrew Lloyd Weber flanqué des improbables "Phans".

Timothée Picard conclut sur une allusion à Mission Impossible 5, où toute une scène se passe pendant une représentation viennoise de Turandot et joue des prestiges et conventions de l'opéra : manière de donner à cette immense méditation sur la place de l'opéra dans notre culture contemporaine une conclusion à la fois cocasse et profonde -  ainsi le fantôme dont il est question n'est pas seulement le personnage de Leroux, mais ce spectre qui hante notre mémoire collective et qu'il est bien difficile, parfois, de reconnaître sous ses oripeaux contemporains. 

 

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