Le Sphinx du Met

Giulio Gatti-Casazza, una vita per l’Opera

Par Jean-Marcel Humbert | lun 22 Décembre 2014 | Imprimer

Giulio Gatti-Casazza (1869-1940) est largement ignoré par la bibliographie de langue française. Pourtant, cet impresario a joué un rôle particulièrement important dans l’histoire de l’opéra du XXe siècle, en tant que directeur du théâtre Communal de Ferrare (1893-1898), de la Scala de Milan (1898-1908) dont il a été le plus jeune directeur, et du Metropolitan Opera de New York (1908-1935). Il n’était donc que justice qu’Alberto Triola (directeur général du Mai musical Florentin et directeur artistique du Festival della Valle d’Itria - Martina Franca), qui visiblement l’admire profondément, lui consacre ce gros ouvrage de 532 pages.

Dans une importante introduction de quelque 160 pages, l’auteur brosse une magistrale fresque de la vie lyrique liée à Gatti-Casazza entre 1893 et 1935. Celui que l’on surnommait « le Sphinx », du fait de son abord sévère et secret, était un maniaque d’organisation, s’intéressant aussi bien à la qualité des voix, au jeu scénique, qu’à la perfection des décors peints. Il fit toujours appel, dans tous ces domaines, aux plus grands, faisant de l’opéra plus une production culturelle qu’une affaire commerciale. Paolo Grassi le qualifie d’ailleurs d’« opérateur culturel ».

Sous sa direction, le Met a donné 5 000 représentations de 177 opéras différents, dans une salle pouvant accueillir 3 800 personnes, et qui disposait d’un budget colossal de 330 millions de dollars, des chiffres qui donnent le vertige et qui peuvent faire rêver aujourd’hui plus que jamais tous les directeurs de salles d’opéra du monde. Ses innovations furent multiples, et il organisa notamment, pour la Noël 1931, la première retransmission radiophonique mondiale d’un opéra : ainsi le théâtre lyrique arrivait-il dans tous les foyers, ce qui constituait l’une des méthodes de démocratisation de l’art lyrique qu’il s’efforça d’appliquer, conjointement à une politique de prix bas, notamment au promenoir, permettait à tout un chacun de venir à l’opéra. Grâce à lui, le Met entrait ainsi dans l’ère de la modernité, en même temps qu’il montrait sa capacité à vivre sans aucun subside public, et même à thésauriser et à passer sans encombre la crise de 1929, alors qu’il avait trouvé en arrivant un déficit de 90 000 dollars ! C’est ainsi que la salle newyorkaise atteignit sous sa direction une suprématie véritablement mondiale.

La deuxième partie de l’ouvrage est constituée de la première traduction en italien de l’autobiographie de Gatti-Casazza, publiée en anglais en 1941 sous le tire Memories of the Opera. Il y raconte ses programmations, des soirées historiques comme celle de la première de Madama Butterfly à la Scala, après laquelle, vu la froideur de l’accueil, il conseilla à Puccini de revoir sa partition. Il relate ses rencontres privées avec des personnalités telles que Verdi, Toscanini, Boito, Giulio Ricordi, Puccini, Caruso, Debussy ou Richard Strauss, et ses relations avec une multitude de vedettes du chant international qu’il sut attacher aux théâtres qu’il dirigea.

Dans des tableaux très clairs donnant la liste des œuvres représentées sous ses directions, on remarque aussi bien la variété de sa programmation, que le nombre de créations (entre autres Il Trittico et La Fanciulla del West). Très ami de Toscanini qu’il entraîna aux États-Unis, et de Gustave Mahler, il détestait le star system, mais contribua à développer la notoriété des plus grands noms de l’histoire de l’opéra, dont Fédor Chaliapine, Rosa Ponselle, Emmy Destinn, Tullio Serafin, Geraldine Farrar, Kirsten Flagstad, Giuseppe De Luca, Lily Pons, Lawrence Tibbett, Pasquale Amato, Antonio Scotti, Beniamino Gigli et par-dessus tout Enrico Caruso.

L’ouvrage préfacé par Peter Gelb, actuel directeur général du Met, peut donc se lire de diverses manières, en commençant par l’une ou l’autre section intéressant le plus le lecteur. Il est bien illustré, riche de notes (références bibliographiques ou d’archives, articles de la presse de l’époque souvent en anglais) et d’annexes. On apprécie tout particulièrement l’importante section consacrée à la correspondance de Gatti-Casazza, un tableau chronologique de tous les opéras présentés pendant ses 42 ans de direction, une bibliographie et un Index. N’ayant reçu le livre qu’en version électronique, nous n’avons pu juger de son façonnage ni de la qualité du papier, mais il s’agit là véritablement d’un incontournable que toute bibliothèque lyrique se doit de posséder.

 

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