Insaisissable Satie

Erik Satie

Par Alexandre Jamar | lun 25 Avril 2016 | Imprimer

Satie n’a pas fini de nous questionner. En témoigne la récente bourde de l’élu FN de la mairie d’Arcueil à propos du compositeur, traitant celui-ci d’ « illuminé » et d’ « alcoolique », refusant de plus que les deniers publics de la mairie soient accordés à la mémoire de ce communiste ayant élu domicile dans sa ville pendant la majeure partie de sa vie. Si ce coup de gueule est bien entendu d’une bêtise incommensurable, il est néanmoins assez révélateur des problèmes posés par le compositeur énigmatique. En effet, Satie déroute. Plus on en apprend sur sa personnalité, composante indéfectible de son langage musical, moins on semble connaître et comprendre celui qui nous livrera des Gymnopédies comme de la musique de cabaret ou de cinéma.

L’ouvrage de Romaric Gergorin s’attelle donc à un travail ambitieux : nous aider à débroussailler « Esotérik » en revenant sur les étapes marquantes de la vie du compositeur. Le défi est relevé dans sa totalité, puisque la structure chronologique du livre nous permet de décrypter le chemin parcouru par Satie au travers de ses rencontres et de ses expériences.

L’opus du compositeur est assez modeste, et ses contributions à l’art de la voix sont également peu nombreuses. Mais ce n’est pas pour autant qu’elles manquent d’intérêt. En bon français côtoyant Debussy, Ravel et toute l’avant-garde artistique du XXe siècle, Satie s’illustre tout d’abord par la mélodie. Mais est-il bon de parler de « mélodie » dans le cas de Satie ? Les premiers essais de 1887, une série de cinq mélodies sur des textes de son ami Contamine de Latour, décrites par l’auteur comme des « chansons frêles, dont l’accompagnement au piano, très épuré, est agencé en mosaïques » peuvent en effet être rattachés à l’esthétique raffinée de la mélodie française. Ajoutons à cela les Trois mélodies publiées en 1917, avec un Daphénéo déroutant de simplicité, et Satie devient un « mélodiste français » accompli. Cependant, en fréquentant assidûment les cabarets parisiens, Satie s’imprègne de l’ambiance de la Belle-Epoque et nous livre en conséquence des chansons de cabarets bien plus légères telles que Je te veux (1903) ou  La Diva de l’Empire (1904), de « rudes saloperies » selon les dires du compositeur. Mais c’est dans son ouvrage lyrique majeur que le compositeur nous surprend le plus. Avec Socrate, « quintessence de l’élévation spirituelle platonicienne » selon Gergorin, Satie réalise le grand écart en déroulant un monologue blanc et pur, qui évoque tout autant la Grèce de Platon que le bouddhisme zen ou les motifs grisants du minimalisme américain.

Satie n’étant pas un compositeur comme les autres, l’analyse de sa musique ne peut se passer d’une connaissance approfondie du personnage. Cet excellent ouvrage introductif permet de situer le phénomène Satie dans son milieu musical (des cabarets aux Ballets suédois), social (le tout-Paris des années 1920) et philosophique (de la Rose-Croix au dadaïsme) au travers d’anecdotes réunissant les grands noms de l’avant-garde artistique. Le style de l’auteur est limpide et les termes techniques peu abondants, ce qui permet à cet ouvrage d’être apprécié du musicien chevronné comme de l’amateur curieux. Etablissant un catalogue exhaustif des œuvres du compositeur, Gergorin invite également le lecteur à creuser par lui-même en incluant une brève bibliographie et discographie (retenons un disque EMI paru en 1986 avec entre autres Mesplé, Gedda et Ciccolini pour les mélodies et un enregistrement de 1968 de la Mort de Socrate par Rosenthal et l’orchestre de l’ORTF).

A l’occasion de son cent-cinquantième anniversaire, le mage d’Arcueil nous démontre une fois de plus que sa musique ne se réduira jamais à une étiquette. Evidemment marquée de l’esprit fin-de-siècle, elle tient compte des courants philosophiques de son temps, mais le génie du compositeur dépasse la simple limite temporelle et géographique pour offrir une musique désincarnée, détachée de toute contrainte physique comme l’explique Gergorin : « Ayant cherché à pénétrer l’épaisseur du temps comme sa surface, ayant construit des durées pour le déboîter, le diffracter, [Satie] a réussi à sortir sa musique de l’histoire ; et, le temps retrouvé, il était parti ».

 

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