Il en faut peu pour être heureux

L'Etoile - Tourcoing

Par Laurent Bury | ven 07 Février 2020 | Imprimer

Qui a dit qu’il fallait à l’opéra de l’or et des éléphants ? Qui a même osé penser qu’il fallait des stars internationales ? L’Atelier lyrique de Tourcoing vient de prouver qu’il ne faut rien de tel pour proposer la plus réjouissante et la plus enthousiasmante des représentations. Evidemment, L’Etoile de Chabrier n’appelle pas comme Le Trouvère les quatre (ou cinq) plus grands chanteurs du monde, mais il y faut des qualités pas si courantes. Et si Alexis Kossenko dirige la Grande Ecurie et la Chambre du Roy, c’est peut-être parce qu’en matière de finesse d’écriture orchestrale et de subtilité harmonique, la musique de l’Auvergnat ne le cède en rien devant celle d’un Rameau. Plus connu dans le baroque, le chef assume pleinement la parodie, le pastiche, le clinquant délibéré et l’orientalisme de pacotille revendiqués par la partition, mais aussi son humour qui fait ici de Chabrier l’héritier direct d’Offenbach.

D’ailleurs, le point de départ de L’Etoile est étrangement semblable à celui de La Périchole : un potentat quelque peu tyrannique se promène incognito dans la ville et désespère de trouver celui de ses habitants qui lui dira du mal du gouvernement. Sauf que le roi Ouf Ier ne cherche pas la vérité, mais simplement une victime à empaler. Le livret d’Eugène Leterrier et Albert Vanloo est un petit chef-d’œuvre du genre, avec des couplets qui ne dépareraient pas dans L’Amour masqué (« Un mari, ça passe, ça passe… »).


© François-Xavier Guinnepain

Evidemment, encore faut-il trouver la manière de donner à voir l’opéra-bouffe en question. Là où d’autres ont opté pour la transposition vers une époque ou un lieu plus proche des nôtres, Jean-Philippe Desrousseaux joue lui aussi le jeu de l’exotisme, comme y invite l’onomastique (Laoula, Siroco, Lazuli….). Pas de décors monumentaux : trois palmiers et quelques pans de murs suffisent pour le village du premier acte, et pour le palais, un discret hommage à Shéhérazade imaginée par Léon Bakst. Quant aux costumes, ils mélangent allègrement tous les pays jadis regroupés sous le vocable d’Orient : djellabas d’Afrique du nord au premier acte, robes de sultanes turques et turbans de l’Inde aux suivants, et même sari pour la toute fin. Seule l’ambassade amenant au roi Ouf sa fiancée est clairement occidentale, avec tenue coloniale pour Hérisson de Porc-Epic et robes à tournure pour les dames. Le démarrage semble un peu trop sage, mais quand arrive un pal un peu plus animé qu’à l’ordinaire et tout droit sorti de certaine gravure de Dürer – on s’en voudrait de gâcher le suspens pour ceux qui assisteront au spectacle le 9 ou le 11 février – le spectateur est conquis, et tout le reste de la soirée engendre une gaieté communicative. Rarement aura-t-on entendu rire d’aussi bon cœur à « Et puis crac » ou « C’est un malheur, un grand malheur ».

Surtout, le spectacle repose sur la parfaite adéquation des interprètes avec leur rôle. Assistant à la mise en scène, Denis Duval excelle dans son rôle parlé de Chef de la Police, si brève que soit son intervention. Tapioca particulièrement gâté par la mise en scène, le ténor Denis Mignien complète idéalement le quatuor formé par la princesse et sa suite. Nicolas Rivenq est irrésistible dans son rôle de diplomate obséquieux et légèrement stupide. Juliette Raffin-Gay doit attendre longtemps son air, mais elle s’en acquitte avec beaucoup de classe. Applaudi à Tourcoing notamment en Golaud, Alain Buet semble d’abord un brin trop sérieux pour incarner l’astrologue Siroco, mais cette impression a vite fait de se dissiper, et l’on savoure ses graves, notamment dans le fameux duo de la Chartreuse verte. Carl Ghazarossian trouve en Ouf Ier un emploi parfaitement à sa mesure, phrasant délicatement les couplets du Pal et soulignant le pseudo belcanto du susdit duo. Mais surtout, on fond littéralement devant les deux rôles principaux. Révélation absolue pour Anara Khassenova : cette jeune soprano kazakhe établie en France depuis 2012 pourrait donner à plus d’un des leçons de français chanté, et dit même tout son (copieux) texte parlé sans le moindre accent ! Et tout en ayant la fraîcheur qui convient au personnage, la voix est charnue comme un fruit mûr, avec une parfaite aisance d’un bout à l’autre de la tessiture. Confirmation totale pour Ambroisine Bré, jusqu’ici entendue dans de petits rôles baroques, dans Alceste ou Isis dirigé par Christophe Rousset, par exemple, mais son Lazuli lui permet enfin d’éclater avec un personnage de premier plan où elle comble toutes les espérances qui avaient pu être placées en elle. A l’espièglerie du jeune colporteur elle ajoute un timbre superbe et une diction précise qui donnent à penser qu’elle ira loin et qu’elle n’a pas fini de nous surprendre.

 

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