Ne pleure pas, Sancho

Les Voyages de Don Quichotte - Bordeaux

Par Laurent Bury | sam 17 Septembre 2016 | Imprimer

Ne pleure pas, mon bon. Certes, les caisses de l’Opéra de Bordeaux sont vides que c’en est désolant, mais tu verras, Sancho, tout recommencera bientôt comme avant. Marc Minkowski n’a rien d’un Don Quichotte, et ce n’est pas contre des moulins qu’il s’est battu pour établir sa première saison bordelaise. Il y a malgré tout quelque chose d’un peu chimérique dans le projet de cette soirée d’ouverture qui cherche à contenter tout le monde et qui n’y parvient pas toujours : un peu d’opéra, un peu de symphonique, un peu de mélodie, un peu de chanson, même, mais avec des bonheurs divers.

La première partie de la soirée laisse une impression assez mitigée. La présence de Quichotte et Pança au milieu du public nous vaut d’abord quelques gentilles facéties qui ne mangent pas de pain, sans doute censées instaurer une atmosphère bon enfant. Admettons. Après une « Inaccessible étoile » susurrée d’une voix opératique par Anna Bonitatibus et accompagnée à la guitare par François Chappey, les trois mélodies de Ravel sont dirigées à un rythme extrêmement mesuré par Paul Daniel, et partagées entre Andrew Foster-Williams pour les deux premières, et Alexandre Duhamel pour la dernière, la chanson à boire ayant paru plus conforme au caractère joyeux de Sancho, dont le baryton français a les rondeurs chaleureuses, tandis que son confrère britannique campe un Chevalier lunaire et douloureux, personnage à la Woody Allen. Vient ensuite une exécution du Don Quichotte de Richard Strauss, avec en soliste le violoncelliste Alexis Descharmes. Bien davantage que pour Ravel, Paul Daniel galvanise l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine dans cette partition dont il souligne toute l’étonnante modernité, avec cet invraisemblable collage de courtes citations et ses combinaisons sonores inouïes en 1900. En parallèle, est projeté sur grand écran une sorte de road movie tourné dans la Mancha par Bertrand Couderc, interminable défilé de champs et de pans de mur dont la platitude n’apporte strictement rien à l’écoute : il y a mille fois plus d’images, et d’incroyables, dans la musique de Strauss.

Le public est alors invité à quitter l’Auditorium pour assister/participer à une « Déambulation équestre ». On le sait, Marc Minkowski aime les chevaux, notamment ceux de Bartabas, qu’il aime à faire danser à Salzbourg sur la musique sacrée de Mozart. Cette fois, le seul accompagnement sonore est fourni par le guitariste assis dans la première des deux carrioles qui remontent le Cours de l’Intendance, et l’événement promis paraît un peu maigre pour susciter la liesse populaire : Quichotte, maintenant coiffé d’un casque de chantier empanaché, et Sancho continuent à jouer leur rôle, mais la présence d’un cheval et d’un âne en plus des deux véhicules ne suffit pas à transformer en cavalcade ce bien modeste défilé.


 © Frédéric Demesure

Une fois rejoint le bâtiment de Victor Louis, commence la partie opéra. Pierre Dumoussaud dirige sur scène la formation exigée par De Falla pour ses Tréteaux de maître Pierre, mais on ose à peine parler de spectacle pour ce qui paraît être à peine mieux qu’une mise en espace. Il ne se passe à peu près rien pendant cette demi-heure de musique, où l’on entend surtout la voix juste et bien timbrée de Clément Pottier, 14 ans, sa prestation étant complétée par les quelques phrases confiées à Mathias Vidal et à Andrew Foster-Williams. En lieu et place de théâtre de marionnettes, un écran où sont projetés des extraits du Don Quichotte de Pabst (sans le son, bien sûr), écran que finira par crever Don Quichotte.

Heureusement, la fin de la soirée viendra dissiper toute morosité, et l’on y découvre véritablement le travail de Vincent Huguet, secondé par la chorégraphe Blanca Li. Le metteur en scène maîtrise parfaitement l’art de faire bouger le chœur et de créer des images fortes, comme cet autodafé de romans de chevalerie qui rappelle les vers d'Alexandre Arnoux mis en musique par Ibert : « Les livres sont brûlés, et font un tas de cendre. Si tous les livres m’ont tué, il suffit d’un pour que je vive… ». Dans une quasi absence de décor – quelques gradins de bois mobiles, puis finalement la cage de scène mise à nu –, le Don Quichotte de Massenet est présenté amputé de ses deuxième et troisième actes, et des trois quarts du premier. Il reste là quand même le meilleur de la partition du compositeur stéphanois, que Marc Minkowski dirige en accentuant farouchement les contrastes : feria endiablée pour l’ouverture et les pages brillantes, lent chuchotement recueilli pour la mélancolie de Dulcinée et la mort du chevalier. Un peu comme pour la fête foraine de la production Deflo naguère donnée à Bastille, Dulcinée est une sorte de meneuse de revue qui revêt ici les atours de Rita Hayworth dans Gilda, pour mieux arracher sa perruque rousse dans les ultimes instants. Anna Bonitatibus y déploie les sortilèges de son timbre envoûtant, même si elle n’est pas tout à fait la contralto voulue par Massenet, et dans un français qui n’est pas pire que celui de Teresa Berganza mais qui reste perfectible. Notre langue n’a en revanche plus de secrets pour Andrew Foster-Williams, hélas privé des principales interventions du héros ; sa mort est cependant d’une admirable pudeur, un beau moment d’émotion. C’est donc peut-être Alexandre Duhamel qui reste le grand triomphateur de cette soirée, par son aisance scénique et par la richesse de sa voix, puisque Sancho a conservé son air du quatrième acte, « Viens, mon grand, recommençons les belles chevauchées ! » Souhaitons donc que l’Opéra de Bordeaux puisse dans un avenir proche présenter beaucoup de vraies belles chevauchées.

 

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