Pour Alexandre le Grand...

Les Pêcheurs de perles - Reims

Par Yvan Beuvard | mar 15 Mai 2018 | Imprimer

Après Limoges, qui avait vu la création de cette production (Bleu comme une orange), Reims accueille ces Pêcheurs de perles avec la même distribution, sous la même direction, avec, pour seuls changements, l’orchestre et le chœur. Le lever de rideau, retardé, est précédé de l’annonce de l’affection vocale dont souffre Hélène Guilmette. Elle assurera cependant le rôle, essentiel, de Leïla avec un professionnalisme qui mérite d’être souligné.

Malgré un livret maladroit, voire puéril, aux ficelles un peu grosses, convenu,  une musique parfois conformiste, les Pêcheurs de perles ne se réduisent pas à l’assemblage de belles pages qui sont dans toutes les oreilles. L’action en est vive, et même si les personnages n’ont pas l’épaisseur de ceux de Carmen, l’auditeur s’attache à eux et veut croire en cette fable tragique.

La réussite visuelle est incontestable. Les costumes de Jérôme Bourdin (et la présence d’un Bouddha) sont la seule marque de l’ancrage bouddhiste de l’ouvrage. Très soignés, colorés, assortis de beaux turbans masculins, ils font penser à ceux de la production de Pizzi au Châtelet (1981). La mise en scène de Bernard Pisani opte pour le bleu et le safran, opposés. Pour mémoire, le jaune safran correspond en Inde au soleil, à l’immortalité, c’est la couleur des dieux. Le bleu est la sagesse,  associé à l’azur du ciel comme à l’océan. Le décor, composé pour part d’éléments mobiles, se renouvelle intelligemment au fil des situations. Ses lignes pures s’accordent à merveille à l’écrin art nouveau du Grand Théâtre de Reims. Trois cadres débouchant sur un oculus solaire-lunaire créent la profondeur et dessinent les plans. Entre eux s’animent d’immenses vagues stylisées, dont le mouvement traduira la colère des cieux à l’intrusion de Nadir dans l’espace sacré et au flagrant délit de la rupture de vœux de Leïla. Les belles lumières de Nathalie Perrier (dont on avait déjà apprécié le talent à Nancy avec un superbe Bal masqué) font oublier la simplicité des décors en dessinant les plans, les reliefs, les textures, les tons de façon efficace.


© Julien Dodinet

Leïla est chantée par Hélène Guilmette, soprano québecoise, annoncée souffrante. Elle réussit la performance au point qu’on oublierait cette difficulté tant son chant s’épanouit au dernier acte. Son timbre, lumineux et la fraîcheur de l’émission réjouissent. Elle chante la jeunesse, sans minauder. La voix est flexible, avec une virtuosité sans ostentation. Tout juste, comme Berlioz, regrette-t-on le caractère artificiel et convenu des vocalises de la fin de son air, mais là, c’est à Bizet qu’il faut s’en prendre.  Julien Dran, qui a déjà chanté Gérald (Lakmé) sous la baguette de Robert Tuohi est Nadir. Le chasseur de fauves,  « coureur des bois », religieusement désinvolte, l’égoïste qui sait qu’il expose Leïla à la mort, parjure  (à l’endroit de Zurga), n’est pas seulement l’enjôleur qui chante la romance, il est tout d’instinct, inconséquent. La vigueur est là, tout comme la projection, la tessiture large, même si les phrasés sentent parfois l’effort et tel aigu est étranglé. La rondeur, la douceur, le mezza-voce, l’expression de la tendresse demeurent cependant en deçà de nos attentes. Nadir n’est pas tout-à-fait au zénith. Homme de pouvoir et de devoir, Zurga est magnifiquement campé par Alexandre Duhamel. Pleinement engagé, il sautera à Salzbourg pour y chanter, quatre jours après,  le vice-roi de la Périchole, avant de nous faire découvrir le Comte de Zevale (de Kassya, de Delibes-Massenet) à Montpellier. Sa présence vocale et scénique force l’admiration. C’est au troisième acte qu’il donne toute sa mesure, avec son air « O Nadir, tendre ami »,  exemplaire,  émouvant, servi par des moyens exceptionnels et une maîtrise vocale et psychologique rare. Rôle secondaire, celui de Nourabad. Frédéric  Caton est hiératique, imposant, comme ses Jupiter ou Pluton, un fanatique froid, sans pitié. Une authentique basse, toujours irréprochable, impérieuse, aux graves profonds, que l’on souhaiterait entendre davantage.

Le premier mérite de cette réalisation revient à Robert Tuohy, L’ancien disciple de Colin Davis, assistant de Laurence Foster, a fréquemment illustré l’opéra français du XIXe S, avec bonheur. L’orchestre fait de son mieux, malgré les cordes un peu frustes des premières mesures de l’ouverture, tout comme certains soli (flûte, cor, particulièrement). Mais on oublierait cette formation modeste à l’écoute  des progressions conduites par le chef et des sonorités qu’il parvient à en tirer. Sa connaissance de l’œuvre, son engagement, sa technique sobre et efficace, son souci constant d’équilibre entre le chant et de la fosse emportent l’adhésion : la vigueur et l’élégance font bon ménage. La conduite des ensembles, des finales tout particulièrement, est pleinement convaincante. Le chœur ne démérite jamais, précis, vigoureux, depuis « Sur la grève en feu » jusqu’au finale spectaculaire, galvanisé par la direction. A noter, la qualité d’émission et de projection des voix de femmes. Les cinq danseurs, que l’on croirait venus des Indes ou du Sri-Lanka, sont remarquables et confèrent du mouvement aux ensembles . Chanteurs solistes et artistes du chœur, dirigés de main de maître, nous valent une production réjouissante, cohérente et aboutie.

 

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