Sfumato ou ligne claire

Les Pêcheurs de perles - Liège

Par Laurent Bury | sam 16 Novembre 2019 | Imprimer

Face à certaines toiles de maître devenues méconnaissables avec le passage des ans, les restaurateurs d’œuvres d’art commencent en général par pratiquer un allègement des vernis, supprimant les couches « protectrices » désormais jaunâtres afin de rendre à la peinture la fraîcheur de ses coloris. Parfois, le travail est plus complexe, lorsque des repeints ajoutés par des mains postérieures se sont superposés à ce que le véritable créateur avait conçu. Dans le cas des Pêcheurs de perles, il a fallu un travail comparable, aidé par la découverte du conducteur de 1863, pour rendre à la première grande partition de Bizet la physionomie qu’elle devait avoir lors de sa première. Alors que divers théâtres continuent à donner la version de 1893, qui malmène allègrement ce qu’avait écrit le compositeur, l’Opéra royal de Wallonie – Liège adopte fort heureusement la pratique qui aurait dû s’imposer depuis la parution de l’édition critique chez Peters en 2002. Pour cette série de représentations, le spectateur a le plaisir d’entendre « Amitié sainte » pour conclure le duo Nadir-Zurga, au lieu d’une reprise du thème de la déesse, ainsi que divers passages coupés ou réécrits après la mort de Bizet, sans doute jugés démodés à la fin du XIXe siècle ou indignes de Carmen, mais qui nous montrent à quelles influences le jeune Prix de Rome 1857 était encore sujet. Tel qu’il fut composé, cet opéra – bien qu’il ait longtemps appartenu au répertoire de la Salle Favart, il ne s’agissait pas d’un opéra-comique tel qu’on l’entendait encore sous le Second Empire, puisqu’il n’inclut aucun dialogue parlé – lorgne encore souvent du côté de la première moitié du siècle.

Dès lors, on peut imaginer une représentation qui envisagerait l’œuvre non pas à l’aune de ce qui a suivi, mais plutôt de ce qui a précédé : Nadir n’est pas l’ancêtre de Don José, mais plutôt le descendant des héros de Boieldieu ou d’Auber. Et si l’histoire du disque est pleine des interprètes les plus variés, qui ont abordé le personnage avec des moyens adaptés au répertoire verdien, voire wagnérien, rien n’interdit de concevoir une approche tout autre. En confiant le rôle à Cyrille Dubois, c’est même la parenté avec le haute-contre à la française qui est établie, et « Je crois entendre encore » peut s’inscrire dans la lignée du sommeil de Renaud dans Armide. Le ténor français chante Rameau, Mozart et Rossini, ce qui est loin d'être la plus mauvaise préparation pour aborder Nadir, mais un Nadir où la ligne compte autant que la nuance, un Nadir qui met en avant le texte, porté par une voix peut-être moins large que des titulaires illustres du passé, mais non moins éloquente. Un Nadir capable de suraigu, il le prouve, mais que le respect de la partition originale prive du « Charmant souvenir » ajouté par la tradition à la fin de son air. Dans cette même approche, on peut ranger le Zurga de Pierre Doyen : loin de la majesté marmoréenne de certains interprètes, c’est un personnage jeune que l’on entend ici, à la diction limpide, un Zurga ayant le même âge que Nadir et non un barbon paternel. C'est d'ailleurs cette clarté qui rend acceptable le Nourabad de Patrick Delcour, qui aurait pu paraître insuffisamment noir de timbre s’il avait été confronté à un Zurga plus ténébreux.


 © Opéra Royal de Wallonie - Liège

Retour à la tradition avec la Leïla d’Annick Massis, dont le chant velouté rappelle celui d’une Janine Micheau, avec ses contours ourlés comme d’un léger sfumato. On s’étonne presque que notre compatriote chante encore un rôle parfois confié à des artistes en début de carrière, mais le public liégeois est ravi de retrouver la soprano qu’il a applaudie en Juliette, Manon, Lucia ou Violetta. L’aigu piano semble parfois plus difficile, pas toujours dépourvu de quelques aspérités, mais la virtuosité est bien au rendez-vous, soutenue par une belle expressivité.

A quoi fallait-il donc s’attendre de la part de Michel Plasson, qui se produisait pour la première fois à Liège (le chef affirme être déjà venu diriger dans les années 1960 mais il faudrait se plonger dans les archives de la maison pour en savoir plus) ? Si l’on retrouve dans l’air de Zurga les divines langueurs dont il est coutumier, Michel Plasson dirige le reste de l’œuvre avec une vigueur admirable et nous montre à son meilleur l’orchestre maison, dans un répertoire qui lui va comme un gant, tirant notamment des sonorités superbes des cordes, et permettant aussi au chœur de briller dans ses diverses interventions.

Quant à la mise en scène de Yoshi Oïda, bien connue depuis sa création parisienne en 2012 et son premier passage par Liège en 2015, on en sait les mérites : une sobriété qui évite l’exotisme de carton-pâte, un japonisme élégant qui nous épargne la transposition moderniste. On a connu des Pêcheurs de perles plus stimulants visuellement, mais au moins cette production échappe-t-elle entièrement au ridicule, ce qui est déjà beaucoup.

 

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