Un parti pris frustrant

Les Indes Galantes - Toulouse

Par Maurice Salles | ven 04 Mai 2012 | Imprimer
 

Dans son Jean-Philippe Rameau publié chez Actes Sud en 2007 Christophe Rousset écrivait : « La difficulté majeure des œuvres de Rameau…réside dans leur inextricable lien avec la société qui les a vues naître…Elles exaltent le raffinement, voire la sophistication…et un certain hédonisme ; le tout en est cependant ordonné par ce souci de la juste expression qui habite si vigoureusement les Lumières. » Dans un entretien publié dans le programme de salle Laura Scozzi, responsable de la mise en scène et de la chorégraphie, déclare se sentir « terriblement ancrée dans le présent » et annonce la couleur : « le caractère de divertissement très dix-huitiémiste qu’on a jusqu’à présent attribué à cette œuvre cesse d’exister dans la construction de ma mise en scène et laisse place à un regard plus acide sur l’avidité de l’Homme ».

Tout est dit, et sera confirmé au cours du spectacle. Au prologue Bellone (foin du travesti, c’est un homme) précède un cortège où le pape et ses cardinaux devancent un généralissime au physique mussolinien paré des couleurs italiennes, suivi d’une cohue très bling-bling probablement berlusconienne qui laisse en se retirant un sillage de détritus divers. Le Turc généreux de la première entrée est devenu un « trafiquant d’êtres humains ». Lacune de la version de Toulouse ou omission volontaire, on aimerait bien le savoir, le passage du récitatif qui justifie l’intitulé, où Osman explique que sa générosité envers Emilie et Valère répond à celle dont Valère avait fait preuve à son égard, a disparu. Cela le rendait-il trop sympathique ? De toute façon Laura Scozzi fait revenir Emilie auprès d’Osman, sans que l’on sache très bien si c’est pour le convertir – il semble redistribuer l’argent qu’il avait recueilli sous la menace – ou parce que cette femme ne saurait résister à un vrai mâle. Le reste est à l’avenant : Huascar est un narcotrafiquant pseudo-révolutionnaire qui contraint la paysannerie locale à cultiver pour lui la coca, Phani un otage qu’il maltraite avec soin, et Carlos appartient à l’oligarchie politico-militaire. Plus de volcan, évidemment : Huascar jette une grenade incendiaire et disparaît dans les flammes, ce qui rend caduque l’explication rationnelle de la catastrophe et la dénonciation du mauvais usage de la religion. La Perse de l’entrée des Fleurs est l’Iran actuel sous l’aspect d’un désert ; la bigoterie apparente est le masque d’un avilissement général, de la femme réduite par les hommes au rôle de domestique ou de support de leurs phantasmes et des hommes présentés sans exception comme des hypocrites obsédés par le stéréotype de la blonde déshabillée et soumise de force. Cette entrée, dans le manuscrit de Toulouse, remplace le quatuor « Tendre amour, que pour nous ta chaîne… » par l’air italien « Fra le pupille di vaghe belle » (qui figure déjà dans la version Malgloire de 1974) traité scéniquement à la manière d’Oum Khalsoum. Certes, il n’y a pas de version définitive d’une œuvre que Rameau enrichit et remania plusieurs fois, et dont l’ordre n’était pas établi à la création. Mais cette entrée essentiellement gracieuse et bucolique devient ici d’une tristesse pesante. L’entrée des Sauvages enfin montre une Zima blonde comme les blés et déjà partie prenante de l’American way of life coqueter entre Damon et Alvar tandis qu’ Adario semble brader les forêts de la tribu à des promoteurs immobiliers. Une pantomime qui tient lieu de danse préfigure les étapes de leur vie future conditionnée par la civilisation industrielle. Sinistre.

 

Laura Scozzi est certainement animée des meilleures intentions à l’égard du public. Pourquoi ne se sent-elle pas les mêmes obligations envers l’œuvre ? Elle affirme « aborder les œuvres lyriques avec beaucoup de liberté et sans a priori » et avoir décidé de ne pas se « laisser contraindre par l’écriture formelle de l’œuvre avec l’alternance des parties chantées et dansées. » C’est honnête à elle de le dire, mais si l’on veut rendre justice à Rameau, peut-on l’aborder de cette manière ? D’autant que Madame Scozzi a choisi de « faire jouer ensemble les chanteurs et les danseurs », ce qui intègre la danse comme « une chorégraphie à proprement parler ou (comme) ce qui s’apparente davantage à une présence ». Ainsi « la forme de l’opéra-ballet est en quelque sorte abolie. » Faut-il se réjouir de cet aveu ? Et n’est-ce pas ce choix qui explique qu’à Toulouse on entende environ vingt minutes de musique de moins que dans la production de l’Opéra de Paris ? Les trois Amours qu’elle promène à travers le monde remplaceraient donc, selon elle, un corps de ballet. Les danses étaient pour Rameau le faire valoir de sa musique, d’où l’importance qu’il leur accordait. Pour nous, quel que soit le talent des trois interprètes, le compte n’y est pas.

Non que le spectacle ne témoigne d’une sérieuse recherche, hélas soigneusement appliquée à s’éloigner de l’esprit de l’œuvre. L’Eden sur lequel règne Hébé est un jardin fermé par un mur de verdure agrémenté d’une cascade. Les fervents d’Hébé y vivent à l’état de nature, c’est à dire dans une entière nudité. Leur innocence sera évidemment perturbée par l’irruption de Bellone et de sa suite. Laura Scozzi convoque alors la pomme de la tentation et la découverte de la sexualité, qui entraîne pour la chorégraphie jusque là très chaste malgré le nu intégral des postures et des reptations plus sensuelles et suggestives. On passe d’une entrée à l’autre rideau baissé, par des projections d’images de cartes géographiques ou de ciel, bleu ou étoilé, et d’un planisphère où se dessine la progression de l’avion qui transporte de Turquie au Pérou et ainsi de suite. Cela permet d’insérer une hôtesse, un steward, un portique et des contrôles de sécurité, et les trois Amours d’arborer des sacs H et M frappés du nom de sites célèbres. On dirait du Pelly recyclé.

Dans la fosse Christophe Rousset dirige l’ensemble qu’il a fondé. Le chef a d’abord fréquenté l’œuvre pour clavecin de Rameau, avant d’aborder ses opéras. Pour Les Indes Galantes, il était l’assistant de William Christie dans la production de 1989 à Aix-en-Provence. C’est dire que son approche de l’œuvre n’est ni récente ni superficielle. Peut-être le souvenir de l’effectif plus important dans la version Christie fait-il que la sonorité d’ensemble semble moins riche et qu’on souhaiterait que le tremblement de terre ou la chaconne finale aient davantage de résonance et d’ampleur. Mais Les Talens Lyriques sont irréprochables, aussi virtuoses et raffinés qu’il convient. La pulsation rythmique si nécessairement dansante fait d’autant plus regretter l’option choisie pour cette production. Quel que soit le talent de la chorégraphe Laura Scozzi et celui des danseurs, la danse à grand spectacle apparaît, pour qui connaît l’œuvre, comme la grande perdante et du même coup la frustration ressentie affecte probablement la perception de la musique.

Satisfaction globale en revanche en ce qui concerne les voix. La participation des chœurs maison est belle et bonne, l’intelligibilité des chanteurs, français ou non, remarquable, et la qualité – timbres, adéquation, style – de haute tenue, quels qu’ils soient. On distinguera Nathan Berg, qui renouvelle complètement son personnage de Huascar par rapport à la mise en scène de Serban, et Hélène Guilmette (dont la crânerie vient à bout de l’épreuve scénique du prologue) qui fait dans les règles de l’art une démonstration de chant orné, avec une grâce et une sûreté admirables.

On s’interrogeait sur la réaction finale du public, un vigoureux « Quelle c…erie ! » ayant fendu les airs durant le prologue. Ce fut un triomphe sans bavure pour un spectacle « faisant fi de l’argument proposé et racontant une autre histoire inventée par le metteur en scène », selon les propres mots de Christophe Rousset dans l’ouvrage précité. Un succès annoncé, donc pour ces Indes Galantes. Mais peut-on parler de réussite ?

 

 

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