Le jeu de l'amour et de la mort

Les Enfants terribles - Paris (Athénée)

Par Laurent Bury | ven 23 Novembre 2012 | Imprimer
 
Alors que vient d’être redonné, un peu partout dans le monde, le fameux Einstein on the Beach de 1976, l’avant-gardisme de cette œuvre-là paraît bien loin lorsqu’on découvre Les Enfants terribles, opéra de chambre conçu vingt ans après par ce même Philip Glass dont on fête cette année les 75 ans. On connaît l’intérêt du compositeur pour Cocteau, qui l’a poussé à mettre intégralement en musique des films comme Orphée ou La Belle et la bête (donnée en janvier 2003 à la Cité de la musique sous la direction du compositeur). Ici, pas de projection de film qui obligerait les chanteurs à respecter le débit des acteurs à l’écran : Les Enfants terribles, roman de 1929, fut porté au cinéma mais par Jean-Pierre Melville, en 1950 (aucun rapport avec Les Parents terribles, pièce de théâtre créée en 1938, dont Cocteau tira lui-même un film dix ans après). Sans doute motivé par le petit nombre de personnages et par l’évocation du petit monde fermé de la chambre, Glass a voulu un opéra de chambre, accompagné par trois pianos électroniques, peut-être inspirés par la musique elle-même étrangement répétitive du Concerto pour quatre claviers en la mineur BWV 1065 de Bach, d'après Vivaldi, choisi par Cocteau comme musique d’accompagnement du film). Un opéra avec une véritable histoire et de véritables personnages, mais dans une atmosphère qui flirte avec l’irréel, où de grands adolescents vivent en vase clos, jouent et se tuent dans le petit monde de leur chambre.
Ce mélange de réel et d’irréel, on le trouve parfaitement dans l’un des aspects les plus fascinants du spectacle créé à Bordeaux il y a exactement un an : l’usage des vidéos conçues par le metteur en scène, Stéphane Vérité, et l’ingénieur-graphiste Romain Sosso. Rarement l’outil informatique aura été utilisé de façon aussi intelligente et esthétique. La neige qui tombe pour les premières images de l’opéra, la chambre qui évolue au gré de l’humeur des personnages, qui se lézarde irrémédiablement, la scène de somnambulisme, superbe et onirique, l’ombre portée qui permet d’évoquer magistralement la mort de la mère, puis dans la deuxième partie, la verrière de ce salon qui s’empourpre à mesure que le drame progresse, le paysage de neige du rêve d’Elisabeth… autant de visions extraordinaires qui projettent le spectateur au cœur même de l’intrigue et dans l’esprit des protagonistes. Dans la musique, on y retrouve bien sûr les caractéristiques habituelles de Philip Glass, mais comme décantées par le choix « minimaliste » de trois pianos. Ici, ce n’est plus l’entrelacement des timbres qui peut envoûter l’auditeur, mais le seul jeu, tantôt percussif, tantôt hypnotique des claviers, parcourus d’arpèges et de cellules mélodiques obsédantes, aisément repérables par l’oreille.
 
Quant aux héros du drame, tout s’articule autour de Paul, follement épris de son énigmatique camarade Dargelos, dont il trouvera le double féminin en la personne d’Agathe. Guillaume Andrieux lui prête un physique tout à fait juvénile et un timbre de baryton suffisamment clair pour ne pas vieillir le personnage. Dans leurs jeux comme dans la partition, c’est sa sœur Elisabeth qui domine, et Chloé Briot crée un personnage vénéneux, de sa voix de soprano qu’on a pu entendre cet été à Aix-en-Provence dans L’Enfant et les sortilèges (auquel participait également Guillaume Andrieux). Hélas, la diction se perd inévitablement, dans les passages très rapides dans l’aigu. Belle Agathe de la mezzo franco-espagnole Amaya Dominguez, assez peu sollicitée cependant. On s’étonne enfin qu’Olivier Dumait s’avère décevant dans le personnage de Gérard, dont la tessiture très tendue aurait dû s’inscrire parfaitement dans les cordes de celui qu’on avait apprécié dans un rôle de haute-contre à la française, Médor dans Roland de Lully. Il semble mis en difficulté par ces notes haut perchées, à moins qu’il ne soit éprouvé par l’obligation de passer constamment du parlé au chanté, puisqu’il tient aussi le rôle du narrateur, qui assure la liaison entre les scènes par le biais de quelques phrases inspirées du roman.
Curieusement, le théâtre de l’Athénée a déjà accueilli cet opéra en février 2009, mais avec une distribution tout autre, et dans une production tout à fait différente, qui incluait des interludes dansés, ce qui renvoie à l’appellation de « dance opera » donnée à son œuvre par Philip Glass (Susan Marshall, co-auteur du livret, est chorégraphe).
Version recommandée :
 
Philip Glass: Les Enfants Terribles | Philip Glass par Philip Glass
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