Nous avons fait un beau voyage

Le Voyage de MM. Dunanan père et fils - Paris (Ranelagh)

Par Christophe Rizoud | dim 10 Novembre 2019 | Imprimer

 « Qu’est-ce que Le Voyage de MM Dunanan père et fils aux Bouffes-Parisiens », écrit le 3 avril 1862 Benoît Jouvin dans Le Figaro, « Une bonne folie et une dernière mascarade du carnaval qui nous dit adieu. MM Dunanan, deux Auvergnats au cœur de salpêtre, se croient sur la place Saint-Marc, à Venise ; ils sont à Paris, rue Saint-Marc. Partis pour s’unir à des compatriotes du doge Marino Faliero, ils épousent, en fin de compte, des modestes contemporaines de Rigolboche. Voilà le point de départ et d’arrivée. Les deux premiers actes de cette mystification inspirée des tribulations de M. Deschalumeaux sont amusants ; le reste languit un peu. La musique d’Offenbach est vive et folle, comme il convient. Une ouverture agréable, un air bouffe excellent, celui de l’homme-orchestre ; un joli trio sur ces paroles : Eh ! youp ! la Catarina, un quatuor au troisième acte, le trio des Bravi ; mais surtout par-dessus tout, le chœur des guitares. C’est le grand effet et le grand succès. ».

Si l’on se permet de reprendre textuellement ces propos cités par Jean-Claude Yon dans son Offenbach, c’est qu’un siècle et demi après leur publication, ils reflètent exactement notre avis sur cet opéra-bouffe créé le 22 mars 1862 à Paris, dont la dernière représentation recensée daterait de 1908 ! Une exhumation s’imposait. La compagnie Fortunio, dirigée par l’indispensable Geoffroy Bertran, prétexte un festival Offenbach au Ranelagh pour tirer l’ouvrage de la naphtaline. Quelle bonne idée ! Car si en effet, le livret s’effrite dans la 2e partie, la musique, elle, ne faiblit jamais. On y retrouve avec jubilation certains des ingrédients qui font le succès d’Offenbach : le rythme effréné, l’inspiration mélodique, la fantaisie débridée proche de l’absurde, l’imitation des instruments de musique, l’usage désopilant des onomatopées, les clins d’œil gourmands avec un couplet des crêpes que l’on continue de fredonner longtemps après la représentation.

Avec un seul piano et une flûte, pour orchestre, Romain Vaille laisse deviner les trésors d’inventivité déployés par Offenbach pour orchestrer – avec force détails, conformément à son habitude – une partition échevelée. La direction musicale fouette sans retard une course à grand galop qui s’achève dans la confusion d’un bal masqué où le père se déguise en femme et le fils en oie. La belle Hélène, deux ans après, utilisera aussi un anatidé comme ressort comique. Coïncidence ? 

Aux piliers de la compagnie Fortunio, tous remarquables de drôlerie, s’ajoutent quelques nouvelles recrues pourvues des mêmes qualités, à savoir le talent – indispensable dans ce répertoire – pour faire un sort à chaque mot, qu’il soit parlé ou chanté. L’esprit de troupe qui anime la pièce d’un bout à l’autre exigerait de ne citer aucun des interprètes ou de les mentionner tous. Certains rôles cependant, mieux servis par la partition, se détachent inévitablement. Pamela par exemple à laquelle Charlotte Mercier prête d’une voix impérieuse une allure irrésistible de grande Duduche ; ou encore Dunanan fils, confié en 1862 à Léonce, le créateur de Pluton dans Orphée aux enfers, dont Kevin Lerou, en rejeton ingrat et capricieux, offre un portrait savoureux. Drôle aussi, le duo puis trio formé par Lespingot (Richard Golian) et Tympanon (Pierre Girod) et Astrakan (Geoffroy Bertran) tire les ficelles de l’intrigue en une succession de numéros où chacun parvient à affirmer sa personnalité, vocale et théâtrale, sans marcher sur les plates-bandes de l’autre. 

Comme toujours avec la Compagnie Fortunio, on apprécie le soin avec lequel sont traités décors et costumes, nombreux, variés, colorés, d’une fidélité scrupuleuse tant à l’esprit qu’à la lettre de l’ouvrage. Réglée à quatre mains par Pierre Catala et Geoffroy Bertran, chorégraphiée par Estelle Danière, la mise en scène n’omet aucun détail pour exprimer le meilleur d’une œuvre que, dans ces conditions, il est impossible de ne pas trouver délicieuse. Deuxième et dernière représentation le dimanche 17 novembre à 11h, suivie des autres rendez-vous du festival « Folies Offenbach », toujours sur la scène du Ranelagh : Les Géorgiennes le 24 novembre, Il était une fois...Offenbach, un voyage musical à travers l'œuvre du compositeur, le 1er décembre et Orphée aux Enfers, adapté par Annie Paradis et Isabelle du Boucher, les dimanches 8, 15 décembre, 19 et 26 janvier.

 

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