Le mythe démythifié

Le Retour d'Ulysse - Paris (Marigny)

Par Brigitte Maroillat | ven 15 Mars 2019 | Imprimer

Hélas, il ne suffit pas d’être le créateur d’un genre musical pour traverser le temps et gagner sa place dans l’Olympe de la postérité. Florimond Ronger dit Hervé, brillant touche-à-tout, connu longtemps sous le sobriquet du « compositeur toqué », en est une parfaite illustration. Si Offenbach, son contemporain et rival, a fait les grandes heures de l’opérette, Hervé en fut le véritable initiateur, dès 1847, avec la pochade à succès Don Quichotte et Sancho Pança. Et pourtant, ses œuvres se sont égarées dans les couloirs du temps en dépit de leurs qualités théâtrales et musicales indéniables à l’image de ce méconnu Retour d’Ulysse présenté hier soir au Théâtre Marigny. Comme le soulignait Alexandre Dratwicki dans l’entretien qu’il nous a accordé, c’est notamment pour son comique atemporel susceptible de capter le public d’aujourd’hui que le Palazzetto Bru Zane a choisi de placer cet Ulysse au cœur de son programme Bouffes. Hervé tourne ici, en effet, en dérision l’Antiquité avec des mots qui font mouche et des situations décalées d’une grande modernité.

Dès l’ouverture le ton est donné. Pénélope est lasse de faire et défaire chaque jour la même tapisserie en attendant qu’Ulysse revienne. Son corps se rebelle et son cœur exulte telle une Juliette s’éveillant à l’amour. « Ah ! oui, je me sens tressaillir quand on vient m’assaillir, ah ! oui, près d’un tendre amant je ne sens que mon sang bouillir ! ». Elle nous livre ici une sorte de version débridée avant l’heure du « Je veux vivre », ce qui est assez ironique quand on sait qu’Hervé égratigna Gounod dans une de ses compositions inachevées, Arène de Sabbat. Aussi, lorsqu’on annonce à Pénélope que son époux est décédé et qu’il l’autorise dans un pseudo testament à s’abandonner aux plaisirs de la vie, elle ne perd pas de temps en inutiles circonvolutions et s’exécute sur le champ. Mais Ulysse est en fait bien vivant et c’est déguisé en majordome qu’il s’immisce dans le premier dîner que s’offre Pénélope avec son plus fervent prétendant, le dénommé Coqsigru. Le Roi d’Ithaque est ainsi aux premières loges de la déchéance de la moralité de sa moitié. Tous les ressorts du théâtre à la  Feydeau prennent alors place dans ce tableau haut en couleurs : mari incognito, amant dissimulé, femme en quête de fugaces aventures, serviteur défénestré, et quiproquos en tous genre.


 © DR

La mise en scène de Constance Larrieu joue à fond sur ces ressorts en transposant l’action sur une plage, théâtre par excellence de la séduction et des plaisirs. Elle égratigne au passage les habitudes d’une certaine caste de l’époque qui se donnait à voir à Deauville ou au Touquet. Ici, point d’armoire où cacher les amants mais une cabine de plage qui va servir d’écrin aux roucoulades de Pénélope avec les galants qui sont d’ailleurs loin d’être des hommes de bonne compagnie. Battant pavillon de façon hâtive, se croyant en terre conquise, ils investissent les lieux et souillent la plage de leurs détritus. Albinus, le fidèle serviteur, devient alors nettoyeur veillant à la propreté des lieux comme il veille sur la vertu de Pénélope. Il est le gardien des équilibres tant du cœur que de l’écosystème. Dans cette ambiance écologiste bon teint, il n’est donc guère étonnant qu’Ulysse apparaisse moins guerrier qu’explorateur à la sauce Cousteau, bonnet rouge en prime. Mais sous ses airs pacifistes, il peut se faire vindicatif quand on se joue de lui. Coqsigru, le prétendant empressé, et Albinus, le serviteur qui a failli à sa mission de protéger Pénélope, vont rapidement faire les frais de son courroux. Dans une mise en espace survoltée, les personnages entrent et sortent, s’affrontent ou s’allient sur un rythme soutenu avec un souci permanent du timing idéal où chaque geste, chaque ressort comique, est parfaitement calibré pour tomber à point nommé.

Cette dynamique confère une fraicheur indéniable au spectacle qui devient ainsi un écrin idéal pour cette distribution de jeunes chanteurs pleine d’allant. La fluidité de leurs jeux, leur interaction sur scène, et leur complicité évidente contribue incontestablement à l’efficacité de l'ensemble. Dans cette histoire au vitriol, les artistes prennent un évident plaisir à donner vie aux badineries de leurs personnages. La soprano Marion Grange se jette toute entière dans les affres amoureuses de Pénélope avec un  engagement total mais se heurte aux exigences et à l’étendue vocale du rôle. Sa diction, en outre, n’est pas toujours suffisamment limpide pour rendre le texte parfaitement compréhensible. Le personnage d'Ulysse, quant à lui, n’est pas un rôle de composition pour un trial mais bien pour un  ténor doté d’une virtuosité à toute épreuve. Le vaillant Artavazd Sargsyan remplit ici son office avec brio en distillant à l’envi ses aigus amples et généreux dans une belle puissance vocale. Le ténor Pierre Derhet, très en voix en Coqsigru, se distingue par un instrument solide et un timbre lumineux. L’acteur Didier Girauldon confère drôlerie et noblesse de cœur au gardien de la vertu de cette pétulante Pénélope. Quant à Frédéric Rubay, au piano, il fait mieux que de planter un décor et d’accompagner les interprètes : il est aussi un protagoniste à part entière qui intervient dans l’action en la commentant tout en faisant feu de tout bois derrière son clavier pour restituer la belle amplitude musicale de la partition d’Hervé.

Le Retour d’Ulysse, œuvre iconoclaste, a véritablement séduit le public. Et c’est sur de chaleureux applaudissements que s’est achevée la représentation, les spectateurs congratulant tout à la fois les interprètes et le travail scénographique. Dans l’antichambre de la mémoire, des œuvres réjouissantes attendent notre regard. Celle-ci en fait incontestablement partie. Et cette invitation au voyage tendue par le Palazzetto Bru Zane mérite amplement que l'on se précipite à Marigny. 

 

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