Swinging Sevilla

Le nozze di Figaro - Glyndebourne

Par Laurent Bury | dim 14 Août 2016 | Imprimer

Il fut un temps où il était permis, à Glyndebourne, d’arracher Mozart au monde de la pure comédie : en 2000, Graham Vick s’y essaya, avec une trilogie très critiquée, notamment pour la nudité de son décor unique, une salle de répétition aux murs blafards. En 2012, quand sonna l’heure d’une nouvelle production des Noces de Figaro, le festival opéra un choix tout à fait opposé, souhaitant sans doute un retour de balancier. Homme de théâtre dont la renommée ne semble guère avoir franchi les frontières nationales, Michael Grandage revint donc après un Billy Budd très traditionnel monté en 2010. Sa production des Noces, déjà remontée en 2013, semble s’être fixé pour objectif de ne surtout rien présenter qui puisse faire obstacle à une bonne humeur constante. Pas une ombre, pas un instant douloureux : les airs de la comtesse ne sont ici que de brèves parenthèses vite oubliées, l’encore jeune Rosine s’avérant par ailleurs pleine de vitalité et d’entrain, et même l’air de Barbarina est vidé de tout sous-entendu menaçant. Les données géographiques du livret sont parfaitement respectées par les fastueux décors, qui restituent les intérieurs mauresques aux murs couverts de mosaïques des plus belles demeures sévillanes ; en revanche, sur le plan temporel, l’intrigue est située dans les Swinging Sixties du XXe siècle, décennie de libération des mœurs, mais sans doute plus dans le Londres de Carnaby Street que sous le régime franquiste. Du reste, les tenues des personnages évoquent davantage l’univers de Chapeau melon et bottes de cuir ou d’Austin Powers, en particulier pour le Comte, qui arbore pantalon, gilet ou chemise à fleurs du plus bel effet. Les deux jeunes filles qui chantent lors du mariage ressemblent à Sheila dans sa période couettes, et l’on twiste beaucoup, les chorégraphies rappelant aussi parfois Hair et autres musicals de l’époque. Le public apprécie énormément et manifeste son enthousiasme dès l’ouverture, où les Almaviva arrivent sur scène au volant d’une décapotable flambant neuve. Le résultat est plaisant, c’est indéniable, mais d’autres productions ont su conférer infiniment plus de profondeur à l’œuvre sans la priver de ses aspects comiques.

© Robbie Jack

A la tête d’un Orchestra of the Age of Enlightenment un peu raide, Jonathan Cohen dirige une exécution très propre mais sans doute un peu trop sage : où est passée la « folle journée » ? On voudrait être gagné par le mouvement irrésistible qui doit conduire d’un bout à l’autre le final de l’acte II, par exemple, mais il manque pour cela l’élan qui emporterait une adhésion totale. Peut-être à cause de la mise en scène, beaucoup plus inspirée par les récitatifs, les airs ont tendance à devenir statiques, comme autant de moments pendant lesquels on sait d’avance qu’il ne se passera rien. Les chanteurs ont été encouragés à ajouter dans les reprises de leurs airs quelques ornements qui restent néanmoins discrets (on est loin des fantaisies qu’autorise en ce domaine un Currentzis).

La distribution est d’un bon niveau, mais recèle-t-elle les très grands de demain, comme c’était le cas en 2000, quand Peter Mattei était Figaro et Mariusz Kwiecien le comte, ou en 1994, quand Renee Fleming était la comtesse ? Le Figaro de Davide Luciano est d’une italianité appréciable et possède un timbre riche, mais qui reste celui d’un baryton, et donc un peu à court de graves à plusieurs moments, notamment dans le sextuor du troisième acte, où il octavie le fa sous la portée concluant « Mio padre, che a te lo dirà ». Après l’avoir applaudi en Nardo de La finta giardiniera il y a deux ans, on s’avoue un peu déçu par le comte de Gyula Orendt, scéniquement très investi mais vocalement plus en retrait. Même « Hai gia vinta la causa » manque de brillant : méforme passagère ? Initialement annoncée en Chérubin, Serena Malfi a dû se retirer pour raisons de santé. Natalia Kawalek est on ne peu plus convaincante dans son personnage d’ado des années 60, mais la voix, qui est celle d’une mezzo très claire, manque tout de même un peu de séduction, surtout dans l’aigu. Suzanne et la Comtesse sont en 2016 aussi brunes qu’elles étaient blondes en 2012 : Rosa Feola est exquise, mais pourrait gagner encore un peu de rondeur, surtout pour un rôle qui sollicite souvent ses notes les plus basses, peu audibles, et Golda Schultz est une intéressante découverte, dont la voix acquerra elle aussi peut-être plus d’envergure avec les années (cet automne, à la Scala, elle ne sera « que » Suzanne face à la comtesse de Diana Damrau). Souvent confié à des interprètes anglo-saxons, Bartolo retrouve avec Carlo Lepore une authentique basse bouffe italienne. Suivant un usage regrettable, Marceline et Basile perdent leurs airs, mais il n’est pas sûr qu’à ce stade de leurs carrières respectives, Susan Bickley et John Graham-Hall aient encore les moyens de les affronter. Abonné aux rôles de caractère à Glyndebourne, Alasdair Elliott est un Curzio qui, contrairement à la tradition, ne bégaye pas, et dont la voix peu agréable perce un peu trop dans le sextuor. Avec un personnage de bimbo hippie, Nikola Hillebrand ne peut tirer plus de Barberine que ce que la mise en scène en fait, remarque qui vaut finalement pour à peu près tous les protagonistes de ces Noces uniquement pour rire.

 

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