Poulenc qui rit, Poulenc qui pleure

La Voix humaine - Soustons

Par Laurent Bury | mar 26 Juillet 2016 | Imprimer

A côté d’un grand titre « populaire », même si Faust ne jouit plus tout à fait du succès planétaire qui fut jadis le sien, Opéra des Landes proposait cette année une autre œuvre on ne peut plus différente. Qu’y a-t-il en effet de commun entre un opéra avec solistes et chœur, qui dure plusieurs heures et inclut quelques-uns des airs les plus célèbres du répertoire, et La Voix humaine ? C’est bien simple : la langue française, et peut-être rien d’autre. Poulenc aurait-il même décidé de mettre en musique le monologue de Cocteau s’il n’avait pas su pouvoir compter sur sa fidèle Denise Duval ? C’est presque d’une actrice que le compositeur a besoin, autant sinon plus que d’une chanteuse, pour faire vivre ces cinquante minutes où une seule voix dialogue avec l’orchestre. A Soustons, on donne la fameuse version avec piano, longtemps interdite par ces chers ayant-droits, mais qui a incontestablement de beaux jours devant elle grâce à la légèreté des moyens qu’elle exige. Faut-il même disposer d’une scène ? Une soprano avec son téléphone à la main, debout devant le piano, suffirait peut-être à camper le drame. Difficile, de toute manière, d’inventer une véritable « action » scénique puisque tout, ici, se joue plus que jamais dans la parole. Pour monter l’œuvre, Olivier Tousis se fie d’ailleurs avant tout à la puissance de la musique, même s’il s’autorise aussi quelques effets. Plusieurs fois, l’héroïne prend son téléphone posé sur un guéridon côté cour, le porte jusqu’au canapé côté jardin, mais souvent elle s’exprime hors du combiné, parlant tout à coup plus pour elle-même que pour son interlocuteur. L’utilisation des lumières semble aussi vouloir souligner l’alternance entre mensonge et sincérité dans ce soliloque, la vérité l’emportant quand la salle se trouve tout à coup éclairée, tandis qu’un projecteur braqué sur le guéridon crée une ombre gigantesque qui semble écraser le personnage. Ecarlate des pieds à la tête, ses cheveux teints d'un rouge aussi éclatant que sa robe, la soprano Tanya Laing prête au personnage une voix chaude et vibrante, après s’être notamment produite sur cette même scène en Norma ou en Butterfly. Elle sait éviter toute hystérie pour donner une interprétation d’abord pudique du drame, avant de s’épancher plus librement dans les derniers instants. Sans doute la forte présence pianistique de Michel Capolongo n’est-elle pas pour rien dans la densité de cet échange à une seule voix.

En première partie, Poulenc était déjà à l’honneur, l’excellent pianiste se contentant alors du rôle d’accompagnateur, si l’on peut vraiment parler d’accompagnement pour certaines mélodies où la partie de piano est loin de s’effacer derrière le soliste vocal. Vu la veille en Valentin dans Faust, Pierre-Yves Binard est un mélodiste raffiné, qui donne à entendre toute une série de compositions représentatives des différentes étapes de la carrière de Poulenc, depuis Le Bestiaire (1919) jusqu’à « Dernier Poème » (1956). A partir de Banalités, à peu près toutes ces mélodies furent créées par – puis pensées pour – Pierre Bernac. Pierre-Yves Binard les aborde, lui aussi, avec beaucoup de retenue, sans jamais forcer le trait comme cela ne serait que trop facile, et comme Poulenc souhaitait surtout qu’on évite de le faire. Le baryton n’hésite pas à recourir souvent à la voix mixte dans l’aigu, pour ne surtout pas alourdir son interprétation. Son « Toréador » se passe fort bien de clins d’œil appuyés, et ses Chansons gaillardes – dommage qu’il ne les ait pas toutes retenues dans son programme – se dispensent de tout soulignement salace (mais « L’Offrande » se termine sur une très réjouissante onomatopée). Dans Banalités, à côté de pages aussi célébrissimes que « Voyage à Paris » ou « Hôtel », le chanteur livre une version fort touchante de « Fagnes de Wallonie », par exemple. Avant de se confronter à la plus âpre Voix humaine, le public, hélas moins nombreux que pour Faust, aura réservé au chanteur de ferventes acclamations.

 

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