Entre les murs

La Rose blanche - Nancy

Par Laurent Bury | mer 25 Mai 2016 | Imprimer

A quoi reconnaît-on un opéra d’aujourd’hui ? A sa musique ? Pas sûr. A son sujet ? Pas forcément, car l’adaptation d’œuvre littéraire se pratique encore, comme autrefois, et les événements d’un passé récent ont toujours inspiré l’art lyrique. A son livret, alors ? Peut-être bien, car on ne trousse plus le texte d’un opéra comme on le faisait jadis. Udo Zimmermann en est la preuve vivante : ce compositeur allemand né en 1943 a d’abord proposé en 1967 un opéra « à l’ancienne » dans sa construction, avec trajectoire historique linéaire et personnages nombreux, pour rendre hommage à l’un des mouvements de résistance qui luttèrent contre la barbarie nazie dans son pays même. Une vingtaine d’années plus tard, Udo Zimmermann décida de remettre son ouvrage sur le métier, mais s’il conserva le titre Die Weisse Rose, la nouvelle partition n’a plus rien à voir avec l’ancienne, notamment parce que le nouveau livret se borne recentre l’action sur un huis-clos à deux personnages. Le travail du librettiste Wolfgang Willaschek, professeur de dramaturgie à Hambourg et à Berlin, semble surtout avoir consisté, paradoxalement, à supprimer tout ressort dramatique : cette Rose blanche, seconde mouture, est un collage de textes principalement dus aux deux protagonistes, Hans et Sophie Scholl, mosaïque de fragments assemblés dans un ordre à peu près aléatoire et dont on imagine qu’il pourrait être modifié sans dénaturer ledit livret. Dès lors, ce qu’on baptise opéra ressemble fort à une cantate pour solistes et orchestre, à un oratorio profane qui pourrait très bien se dispenser de toute présentation scénique. Certes, voir deux chanteurs en tenue de soirée exigerait un plus grand effort de la part du spectateur pour se projeter dans le drame, mais il n’est pas sûr que la musique y perdrait.

En effet, malgré tous les efforts de Stephan Grögler, que peut montrer le théâtre à partir d’un tel livret ? Le metteur en scène offre une respiration supplémentaire au texte en s’affranchissant de la contrainte selon laquelle Hans et Sophie devraient être enfermés chacun dans sa cellule mais, même ainsi, on a vite fait le tour des possibilités. Dans un décor beckettien, avec un mur de béton vert-de-gris et un sol de terre battue avec mamelon sur la gauche, les personnages sont tantôt assis sur leurs deux chaises, tantôt debout, et courent parfois en tous sens lorsqu’ils succombent au désespoir. Les effets lumineux introduisent le maximum de variété, mais sans pouvoir davantage introduire la sensation d’un commencement, d’un milieu ou d’une fin. Mais après tout, c’est peut-être ça, l’attente d’une mort inévitable.


© Jef Rabillon

A la tête d’une douzaine de musiciens de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, Nicolas Farine fait se dérouler avec maestria une partition alternant moments de douceur, notamment avec quelques leitmotivs comme la « Douce, joyeuse chanson d’enfant », et instants de brutalité, parfois secondé par une bande enregistrée traduisant l’enthousiasme des foules hitlériennes. Le chef connaît désormais parfaitement l’œuvre, puisque le spectacle, créé à La Chaux-de-Fonds, a été repris à Nantes en 2013, et en est maintenant à sa troisième présentation. Cette remarque vaut aussi pour les deux chanteurs, impressionnants d’investissement dans une partition exigeante, et qu’ils doivent interpréter sans voir l’orchestre, placé derrière eux, en surplomb de la scène. Sans qu’il y ait rien de strident dans ce qu’a écrit Udo Zimmermann pour Sophie, Elizabeth Bailey évolue presque constamment dans ses notes les plus aiguës, tandis qu’Armando Noguera a lui aussi fort à faire, même avec les variantes autorisées par le compositeur pour un baryton à la place d’un ténor. L’alternance chanté/parlé est également un exercice redoutable, de nombreux passages de l’œuvre étant déclamées en mélodrame. Finalement, la beauté de cette Rose blanche tient à sa valeur universelle, cette heure de musique dépassant le strict contexte de son point de départ historique pour évoquer plus largement le sort de tous les innocents opprimés, avec une force qui n’a rien de démonstratif, comme le laissait entendre l’enregistrement récemment chroniqué ici même.

 

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