Rossini version opérette

La Gazzetta, ossia Il matrimonio per concorso - Liège

Par Carine Seron | ven 20 Juin 2014 | Imprimer

La Gazzetta fut composé expressément pour le Teatro dei Fiorentini, haut lieu de la musique légère à Naples, dans lequel il fut créé en 1816. Fort de cet argument historique (s’il lui en fallait un), Stefano Mazzonis di Pralafera, directeur général et artistique de la sympathique maison liégeoise, signe derechef une mise en scène grimaçante d’effets grotesques et surabondants, qui dessert totalement la partition de Rossini - par ailleurs affectée d’une certaine vulgarité dans le livret et d’une musique qui n’est pas des mieux inspirées. Le rôle muet (à des rares exceptions dans cette production) de Tommasino, joyeux trublion coiffé avec un pétard orange bravement tenu par Lilo Farrauto, est à cet égard symptomatique : ses interventions, en danseur de twist, performeur de air guitar branché sur son iPod, draguant ce qui semble être une prostituée et gesticulant tant et plus lors du duel, ne font que détourner l’attention du spectateur de l’action principale sans jamais enrichir celle-ci. Lors de sa première entrée sur scène, Doralice, choucroute bleuâtre sur la tête, mâche son chewing-gum avec autant d’élégance et de discrétion qu'un ruminant. Lisetta est la sœur de Paris Hilton, avec tout ce que cela implique de minauderie, d’accessoires (un mignon chihuahua sous le bras) et de caprices en forme de colères de bébé qui tambourine le sol sur fond de cris préenregistrés – elle contaminera d’ailleurs son père, Don Pomponio, et son élu, Filippo, affublé d’une perruque blonde de prince charmant. Sans oublier la bataille de parapluies haute en couleurs qui clôture le premier acte… Le ton est donné : beaucoup de bruit pour rien.

Le décor unique est l’hôtel parisien L’Aquila qui, malgré son apparence bon chic bon genre, cache un hôtel de passe (!) dans lequel les clients déambulent en marge de l’intrigue : le summum du machisme et de la grivoiserie est certainement atteint lorsque l’un de ces derniers fait volontairement tomber à plusieurs reprises un papier par terre afin d’avoir une vue imprenable sous la jupe de son rendez-vous payant. Pour signifier l’intemporalité, le choix de la confusion des époques fut préféré à celui de la neutralité. La façade de l’hôtel est d’un style traditionnel, sans le moindre signe de modernité, tout comme la valise de l’un des voyageurs, une antiquité du début du XXe siècle. Les gadgets actuels (téléphones et ordinateurs portables) sont utilisés avec emphase tandis que la chaîne CNN diffuse sur l’écran plat de la réception de l’hôtel des informations relatives à la situation en Irak ou à la coupe du monde de football (qui nous poursuit décidément partout !), mais lorsque les nouvelles du jour sont communiquées au tout début de l’opéra, elles le sont via un journal papier. Les costumes, aux couleurs tantôt chatoyantes tantôt criardes si pas carrément fluorescentes (Madama La Rose ne fut pas la moins gâtée) évoquent la rencontre du beau Paris du XIXe siècle avec la série télévisée Star Trek ou Le Cinquième Elément.


Laurent Kubla (Filippo), Cinzia Forte (Lisetta), Edgardo Rocha (Alberto) etEnrico Marabelli (Don Pomponio)   © Jacky Croisier

Edgardo Rocha fut à la hauteur des espérances, et plus encore : il incarne à la perfection, dans le jeu et dans le chant, le jeune héros rossinien, à la fois fougueux, séducteur, manipulateur et diablement touchant. Habitué du répertoire belcantiste italien, il en a saisi toutes les subtilités stylistiques (crescendi magnifiques, variations subtiles dans les da capo) et, confondant d’aisance, se balade dans la musique rossinienne. Le timbre est brillant et rond, la voix agile et jeune mais déjà assurée. Le public ne s’y est pas trompé : ce fut un délice suivi d’un triomphe. En comparaison, le reste de la distribution fait presque pâle figure. Le Filippo de Laurent Kubla est un peu trop raide, guindé et vocalement faible ; le baryton a de plus rencontré quelques problèmes de rythme, de façon manifeste dans son grand air du second acte en décalage avec l’orchestre. Enrico Marabelli, qui eut fort à faire avec le dialecte napolitain, s’impose par sa bonhomie et sa voix autoritaire et bien projetée, qui colle à son personnage dont l’arrogance est tournée en ridicule. Le timbre délicat de Cinzia Forte, parfois à court de souffle, est contrebalancé par une couverture de voix qui lui permet de gagner en rondeur (notamment dans le registre suraigu) mais l’handicape dans les passages plus virtuoses. Les ensembles, étouffés par des tempi enlevés, manquent de netteté et surtout de verve et d’énergie collective, ce qui ne pardonne pas chez Rossini.

La direction de Jan Schultsz ignore trop souvent la dimension théâtrale de la partie orchestrale, et les accents comiques de la mélodie. Précipitée dans une énergie omniprésente qui complique considérablement la tâche des chanteurs et qui résulte en un monochromatisme lassant, elle ne prend pas le temps de dialoguer et de jouer avec les solistes (notamment dans les vocalises et autres pizzicati), quand bien même ceux-ci s’efforcent de varier l’expression. Ce fut particulièrement criant (et désolant) dans l’air d’Alberto du second acte, abordé avec la tendresse du soupir amoureux par Edgardo Rocha mais contredit par l’orchestre, obnubilé de légèreté et de gaîté. Le chœur, à condition qu’il ne soit pas dispersé sur scène, remplit correctement sa mission.

Précisons que contrairement à ce qui est annoncé, il ne s’agit pas à proprement parler d’une création mondiale - celle-ci ayant eut lieu, pour rappel, à Naples en 1816; l’œuvre fut ensuite montée sur scène à de nombreuses reprises et enregistrée sur CD et DVD. Cependant, l’Opéra de Wallonie est la première maison lyrique professionnelle à présenter La Gazzetta dans son entièreté, depuis la redécouverte en 2012, par le bibliothécaire du Conservatoire de Palerme, du quintette du premier acte jadis perdu, authentifié par Philip Gossett, co-éditeur de l’édition critique publiée par la Fondazione Rossini.

 

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