D'autant plus feinte qu'elle est moins jardinière

La finta giardiniera - Glyndebourne

Par Laurent Bury | mer 02 Juillet 2014 | Imprimer

Ni pots de fleurs ni bottes en caoutchouc, comme cela s’est beaucoup fait ces derniers temps, mais un superbe hommage au théâtre pour cette Finta giardiniera. Pour sa création in loco, le festival de Glyndebourne a confié l’œuvre à un metteur en scène qui n’avait jusque-là fait ses armes qu’avec une nouveauté donnée en 2012 en tournée, The Yellow Sofa de Julian Philipps. Sans doute stimulé par cette preuve de confiance, Frederic Wake-Walker propose une version éminemment réjouissante de cet opéra qui connaît depuis peu un très net regain d’intérêt, peut-être tout simplement parce que le Mozart de dix-huit ans qui le composa était déjà un très grand compositeur. Dans ce livret à la fois naïf et rocambolesque, on rencontre certes plus d’archétypes que de véritables personnages, et l’on ne sait jamais trop qui joue la comédie et qui dit vrai. Cette production nous entraîne donc en un lieu qui est à la fois un théâtre (avec ce proscénium et ce rideau que des mains bien visibles font se lever en tirant sur une corde) et un salon rococo tout droit sorti de Nymphembourg mais dans un état de décrépitude certain (le plafond est crevé et des lambeaux de plâtre en tombent parfois). Au deuxième acte, on croît retrouver le même salon, mais ce n’est déjà plus qu’un décor de tissu monté sur des châssis, que les personnages saisis de démence feront allègrement s’écrouler pour révéler une toile peinte représentant un paysage automnal ; ladite toile tombera à son tour peu avant la fin de l’opéra. Et dans cet endroit mi-réel mi-feint, les protagonistes arborent des tenues où le XVIIIe siècle est tantôt revisité par le Hollywood des années 1950 (les robes excessives d’Arminda), tantôt marié au XXe siècle (la tenue « gothique » de Ramiro, le Podestat avec ses chaussettes Burlington, sa cravate rayée et son manteau à doublure Burberry). Les interprètes apparaissent tantôt comme des acteurs aux gestes stéréotypés et ridicules, voire des pantins désarticulés, tantôt comme d’authentiques êtres humains, qui ne se soucient plus de tenir un rôle et se montrent tels qu’ils sont vraiment. Du va-et-vient constant entre ces univers naît une atmosphère où le rire se mêle au trouble : quoi de mieux pour un dramma giocoso ? Le public paraît surtout sensible au comique des situations ici présentées, mais on peut aussi apprécier sans nécessairement s’esclaffer la finesse du travail proposé par l’équipe de production.

Par bonheur, le versant musical du spectacle est tout aussi réussi. Déjà reconnu comme chef mozartien, Robin Ticciati vient d’être nommé directeur musical du festival et il fait ses débuts dans ce rôle avec cette Finta et un Chevalier à la rose sur lequel nous reviendrons. A la tête de l’Orchestra of the Age of Enlightenment, il veille à préserver l’équilibre et l’élégance de la musique, alors que le risque serait grand de se laisser entraîner par la folie qui règne sur scène à certains moments. En accord avec Frederic Wake-Walker, les récitatifs ont parfois été raccourcis, quelques airs ont été déplacés, voire supprimés, pour un résultat tout à fait convaincant sur le plan théâtral. Au sommet de cette distribution brille la Sandrina de Christiane Karg, qu’on est ravi de voir revenir à Glyndebourne après son admirable Aricie de l’an dernier. Son timbre immédiatement reconnaissable s’épanouit à merveille dans la musique de Mozart, celle-là même où elle s’était fait remarquer à Salzbourg en 2006. Autour de cette héroïne dont rien n’indique qu’elle veuille se faire passer pour une jardinière (mais peu importe, en fait), la distribution est riche en personnalités fortes. Habitué des lieux, où il fut notamment Arnalta et la sorcière de Hänsel et Gretel, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke campe un podestat truculent ; bien que spécialisé dans les rôles de caractère, le chanteur a su préserver une voix agréable et dénuée de tout « germanisme » déplacé. Très belle prestation de la part de Joélle Harvey, qui offre une Serpetta plus présente qu’à l’accoutumée – la soprano britannique est bien davantage qu’une soubrette – et pleine de relief, y compris dans le registre de l’émotion.  Elle trouve à qui parler avec le Nardo de Gyula Orendt, qui brille non seulement dans son air « Con un vezzo all’italiana », comme on peut s’y attendre, mais aussi dans « A forza di martelli », transféré du premier vers le dernier acte. Rachel Henkel dispose d’une voix de mezzo agile mais qui manque encore un peu de personnalité ; on pourra prochainement juger de son talent en Idamante à Lille. Nicole Heaston a du tempérament à revendre en Arminda ; on le voit surtout dans l’air du deuxième acte où elle menace Belfiore, même si la chanteuse, à ce moment précis, s’avère bien moins sonore que dans le reste de la partition. Le ténor espagnol Joel Prieto laisse d’abord craindre un relatif manque d’aisance dans les passages virtuoses, mais cette impression est heureusement dissipée au cours de la soirée et il forme avec Christiane Karg un duo des plus charmants. La finta giardiniera a attendu 80 ans pour être admise en ce temple mozartien, mais elle y fait une entrée remarquable et remarquée.

 

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