Lénifiante Léna

La Dame de pique - Nice

Par Laurent Bury | ven 28 Février 2020 | Imprimer

En un bel exemple de coopération régionale, les Opéras d’Avignon, Marseille, Nice et Toulon, et la Région Sud, avec son opérateur culturel Arsud, ont décidé d’unir leurs forces pour coproduire un ambitieux spectacle. Quand la nouvelle avait été annoncée, Forum Opéra s’en était fait l’écho, et cette Dame de pique est maintenant présenté à Nice, en attendant Toulon en avril, puis en octobre prochain, Marseille et Avignon. Habitué à des mises en scène plus conservatrices, le public marseillais risque d’avoir un choc en découvrant la production signée Olivier Py, qui entrelace ses propres obsessions à celles de Tchaïkovski, en associant Le Lac des cygnes au troisième des opéras pouchkiniens du compositeur. Un danseur constamment en scène apparaît comme le cygne noir, attrait de l’interdit, référence à ce que la baronne von Meck appelait le « sale petit secret » de son protégé. Tout se déroule dans une sorte de théâtre à l’abandon, dans un lieu un peu misérable, dostoïevskien, hanté par des personnages vivant déjà dans l’ombre de la mort (le crâne des vanités classiques, sur lequel s’ouvrait Wozzeck à Athènes en janvier, trône à nouveau en bonne place). Le divertissement mozartien voit ses personnages allégoriques adopter l’apparence physique de Lisa, Hermann et Eletski, tandis que la comtesse est une vieille femme fumant le cigare qui revient sur scène après son décès. Et comme l’intrigue se déroule dans un pays en quête de sa propre identité, partagé entre son admiration pour la France et son goût pour les formes artistiques nationales (voir l’intervention de la gouvernante qui reproche aux jeunes compagnes de Lisa de chanter « à la russe » plutôt qu’à la française), des vues d’immeubles staliniens apparaissent par moments, pour nous rappeler que l'action se déroule sur les bords de la Léna, ainsi qu’une banderole « 1812-1942 » évoquant les dates de la glorieuse résistance russe à l’envahisseur. Face à ce spectacle très pyeux, une partie du public a réagi par de vigoureuses huées.


Marie-Ange Todorovitch, Oleg Dolgov © DR

Pourtant, s’il y a un membre de l’équipe artistique qui aurait pu être contesté, c’est plutôt le chef György G. Ráth, dont la direction lente et plate dévitalise complètement une partition au romantisme exacerbé. Les qualités de l’Orchestre philharmonique de Nice ne sont pas en doute mais, plombé par les choix de son directeur musical, il est contraint d’offrir une interprétation sans relief et sans énergie. Espérons que les autres étapes de cette coproduction seront plus réussies sur ce plan, l’orchestre et le chef changeant à chaque fois. Du côté des chœurs, Nice et Toulon ont réussi le mariage de leurs effectifs maison, même si les artistes des deux formations restent souvent cachés derrière les portes-fenêtres aux vitres cassées qui constituent la majeure partie du décor.

Quant aux solistes, ils semblent avoir échappé à la léthargie infligée par le chef, à l’exception peut-être du Tomski bien terne d’Alexander Kasyanov, dont le récit du passé de la comtesse, au premier acte, passe pratiquement inaperçu. Du personnage ambigu qui est ici le sien vis-à-vis d’Hermann, mi-protecteur, mi-démon, il ne traduit dans son chant que la première facette. Heureusement les autres têtes d’affiche se situent à un niveau bien plus satisfaisant. La voix saine d’Oleg Dolgov possède toute la vaillance nécessaire au héros, mais sans basculer dans l’hystérie. En Lisa, Elena Bezgodkova parvient à concilier les couleurs juvéniles attendues et la solidité indispensable ; par son chant élégant, Eva Zaïcik nous épargne aussi les Pauline-matrones qu’on rencontre parfois, et la mise en scène la fait intervenir bien davantage que le livret ne le prévoit. Marie-Ange Todorovitch compose une comtesse assez admirable, poitrinant quand il le faut, distillant avec délicatesse – et bien sûr dans un français limpide – les couplets de Grétry. Serban Vasile est un Eletski à la hauteur des exigences de son air, très applaudi, mais l’on remarque surtout la belle noirceur de timbre de Nika Guliashvili dans le petit rôle de Sourine. Si Nona Javakhidze dessine avec panache sa gouvernante, Anne Calloni ne semble pas du tout avoir la voix de Prilepa, où une authentique soprano colorature serait plus à sa place.

 

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