Julien Behr : « En tant qu’artiste on se sent souvent seul »

Par Brigitte Maroillat | ven 03 Avril 2020 | Imprimer

Il est de cette jeune génération d’artistes français qui a capturé le cœur du public. En quelques années, Julien Behr a, dans une trajectoire ascendante, gagné en maturité et donné une noblesse d’âme aux personnages qu’il incarne. Son timbre clair et sa voix chatoyante sont devenus un signe distinctif d’élégance. Signataire de la lettre ouverte du collectif des artistes lyriques, le ténor partage ici son ressenti sur la crise actuelle. Il livre également un regard qui se veut positif sur ce présent mis entre parenthèse propice, selon lui, à un retour aux valeurs essentielles qui aideront à préparer un avenir avec une vision nouvelle.


Comment avez-vous vécu votre dernier spectacle Yvonne de Bourgogne à Garnier, entre grèves et propagation du COVID 19 ?

Yvonne de Bourgogne est une production que l’on a vécu avec beaucoup d’anxiété. En effet, c’est tout d’abord le mouvement de grève qui a institué beaucoup d’incertitude. C'est parfois seulement une heure avant le spectacle qu’on nous informait si celui-ci allait être maintenu ou pas. La propagation du virus COVID 19 nous a placés, elle aussi, dans une situation de qui-vive. Bien heureusement pour nous, nous avons pu terminer in extremis la dernière représentation, le dimanche 5 mars, et le soir même était annoncée l’interdiction des rassemblements de plus 1000 personnes. Pour les artistes, c’était assez éprouvant nerveusement d’être pris dans la conjonction de deux évènements qui pouvaient remettre tout en cause. On parle beaucoup des conséquences de la crise actuelle, mais le vécu dans l’instant est aussi particulièrement stressant.

Comment avez-vous vécu l’annonce de la fermeture des théâtres ?

Après Yvonne de Bourgogne, j’avais, pour ma part, dix jours de répit avant d’entamer une nouvelle production à l’Opéra de Lyon, Shirine, une création sous la direction de Richard Brunel, dont je devais commencer les répétitions lundi 23 mars. L’Opéra de Lyon nous a annoncé que les répétitions ne démarreraient pas à la date prévue et qu’il reviendrait vers les artistes le 30 mars pour les fixer. L’annonce n’a pas été faite brutalement, on se donnait le temps de voir en fonction des évènements. Je me sens privilégié de travailler avec de grands théâtres comme celui de Lyon où les annonces ne sont pas assénées aux artistes sans ménagement. J’ai pu lire que d’autres collègues auraient été brutalement renvoyés pendant des répétitions avec ce seul commentaire « Vous rentrez chez vous. On arrête tout ». A contrario, je connais d’autres collègues qui avaient déjà commencé les répétitions, notamment à Montpellier, et qui seront payés de la moitié de leurs cachets, que les représentations aient lieu ou pas. Au-delà des revendications de fond, il y a aussi un manque de cohérence dans la gestion des annulations et la façon dont les théâtres gère la crise vis à vis des artistes. Tout cela est pour l’instant à la discrétion de chaque maison d’opéra. Il conviendrait que les choses soient clarifiées par une décision commune.

Quel est votre statut dans l’exercice de votre activité de chanteur lyrique ?

Il s’agit d’un statut hybride. Etant freelance, je ne suis rattaché à aucune maison d’opéra. Et en même temps pour chaque contrat à durée déterminée, je suis assimilé à un salarié et à ce titre je reçois des bulletins de paie en France. Mais il a une pluralité de situation qui ne sont pas identiques à la mienne, Bon nombre d’artistes, par exemple, sont engagés au cachet et n’ont pas de statut particulier. Si le spectacle est annulé, ils ne peuvent pas bénéficier du statut d’intermittent du spectacle et s’inscrire à Pôle Emploi. Au-delà de la question de l’indemnisation des périodes non travaillées, il y a aussi la diversité des statuts des artistes de la scène. Il y a certainement à poser une réflexion sur l’uniformité du statut. Il conviendrait également de mener une réflexion sur les incidences d'évènements imprévisibles que l’on peut aisément qualifier de « force majeure ». Une telle situation devrait faire l’objet d’une indemnisation spécifique, et c'est ici précisément le cas.

Vous avez été signataire de la lettre du collectif des artistes lyriques. Qu’attendiez-vous de cette action et les récentes annonces communes du Ministère de la culture et du travail réponent-elle à vos attentes ?

Je n’ai pas tous les détails, à part les grandes lignes distillées dans la presse mais on peut dire que c’est un début positif si ces annonces trouvent des applications concrètes. Je voudrais dire que personnellement j’ai vu dans la lettre du collectif, au-delà des revendications de fond, l’occasion de se fédérer. Car ce qu’il faut comprendre, c’est que lorsqu’il y a un problème, en tant qu’artiste, on se sent vraiment seul notamment face à la disparité des décisions prises par les théâtres français. Nous ne sommes pas une activité syndiquée ou représentée. Il existe un syndicat du spectacle mais je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’artistes lyriques affiliés. Il faudrait peut-être recourir à une entité ou tierce personne (un syndicat, un porte-parole, ou même un avocat) pour porter d’une seule et même voix toutes les problématiques liées à notre activité de chanteurs d’opéra. Certes, nous sommes représentés individuellement par des agents dans la négociation des contrats, mais nous n’avons pas de représentation collective. Les professionnels qui nous entourent (les orchestres, corps de ballet et chœurs) sont, au contraire de nous, très représentés. Ils peuvent se tourner vers une corporation, un syndicat, pour négocier leurs droits. Il y a peut-être là une réflexion de fond à mener pour porter des messages communs clairs et cohérents dans le dialogue avec les maisons d’Opéra et les pouvoirs publics.

Comment se présente la fin de la saison pour vous ?

La création lyonnaise, Shirine, est ma dernière production d’opéra de la saison qui est programmée jusqu’à mi mai. Ensuite je dois donner une masterclasse dans le cadre des Art’scènes de Nantes et un récital de clôture avec les jeunes artistes de cette masterclasse. Un autre récital est également prévu à Lyon, salle Molière, avant le concert de gala de Radio Classique au Théâtre des Champs-Elysées le 24 juin prochain. J’ai surtout des concerts isolés dans les mois à venir pour finir la saison, en espérant qu’ils ne seront pas impactés par la crise actuelle.

Quel est votre sentiment global sur cette période de crise ?

En dépit des difficultés, je ne veux pas me focaliser exclusivement sur les aspects négatifs de cette période d’inactivité. En ce qui me concerne, je vois le côté positif de ce confinement en ce qu’il nous offre des moments pour soi, avec la famille ou entre amis, dans des activités simples, comme faire du jardinage par exemple. Ce sont des parenthèses propices pour enfin se poser, et revenir aux valeurs essentielles, surtout pour nous, artistes lyriques, qui n’arrêtons pas de parcourir le monde dans un temps accéléré. C’est drôle de se dire que dans cette situation exceptionnelle, il y a des moments de vie précieux qui émergent. Cette crise, finalement, nous réapprend à vivre. Et je ne peux pas m’empêcher de me dire que de cette épreuve que l’humanité traverse renaîtra une prise de conscience collective sur le sens et la valeur de la vie. J’ai hâte de voir ce qu’il ressortira de cette crise et de voir l’humanité dotée d’un autre regard plein de force, de vie, après s’être fédérée autour d’une même peur. J’espère voir dans les yeux de mes semblables ce qui nous fait aimer la vie dans ses valeurs essentielles.

Propos recueillis le 20 mars 2020

 

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