Sur le fil...

Instant lyrique Anne-Catherine Gillet - Paris (Elephant Paname)

Par Christophe Rizoud | lun 18 Février 2019 | Imprimer

Si le spectacle vivant subsiste envers et contre tous les indicateurs économiques, c’est qu’il offre comme nul autre genre – cinéma inclus – une part d’imprévu nécessaire au frisson. Prenez l’Instant lyrique d’Anne-Catherine Gillet, soprano délicieuse que Paris a applaudi l’an passé dans Le Domino noir et Liège il y a quelques semaines dans Faust de Gounod. Adjoignez-lui une partenaire jusqu’alors peu connue car fraîchement sortie du conservatoire : Victoire Bunel, mezzo-soprano diplômée du CNSM de Paris en juin 2018 avec mention « très bien » à l’unanimité et les félicitations du jury. Préparez un programme exactement adapté à ces deux voix, entre opéra et opérette, puisé dans le répertoire français, au confluent des 19 et 20e siècle pour l’essentiel. Ainsi mise sur les rails, la soirée semble partie pour rouler. Dès « Blanche-Marie et Marie-Blanche », les jumelles des P’tites Michu, le duo fonctionne à plein régime. Les timbres se répondent sans se confondre. La complicité est si évidente que les deux interprètes semblent, telles les héroïnes de Messager, avoir partagé la même baignoire dès leur plus tendre enfance. Antoine Palloc au piano est comme toujours l’accompagnateur idéal, attentif et en même temps suffisamment inspiré pour, dans Cendrillon de Massenet, donner à comprendre ce que l’orchestre raconte : les premiers émois amoureux, les douze coups de minuits, le défilé pompeux des courtisans…

Puis, patatras, après ce duo enchanteur, le pianiste souffrant jette le gant. Appelée dans l’urgence à la rescousse, Qiaochu Li se précipite dans l’arène. La soirée se poursuit alors en équilibre sur un fil face à un public captivé par le numéro de funambule auquel doivent se livrer les trois artistes, rivées les unes aux autres par le regard. Bien que la pianiste prenne en mains les partitions sans décalage ni cafouillage majeur, l’impression de danger fouette les émotions. Inquiète, la scène des bijoux prend un nouveau relief. Si le medium d’Anne-Catherine Gillet a acquis l’épaisseur suffisante pour partir à la conquête de rôles plus lyriques, la fraîcheur de la voix reste indemne et l’aigu intact. Loin des débordements castafioresques, Faust de Gounod est rendu à sa simplicité première d’opéra-comique. Hergé à l’écoute de cette Marguerite délicatement éclose aurait assurément changé son crayon d’épaule. Les partitions Belle Epoque et au-delà s’écoulent comme un ruisseau joyeux à travers ce chant colorisé comme une carte postale ancienne. Madame Chrysanthème, Pas sur ta bouche : aucune entorse au naturel, aucun faux pas et l’on voudrait qu’un directeur présent dans la salle prenne là des idées pour ses prochaines programmations. Ce répertoire en a besoin.

D’une sérénité étonnante compte tenu de sa jeunesse, Victoire Bunel marche sur les mêmes brisées. Mezzo-soprano clair, à la diction soignée, elle est le Prince Charmant d‘une Cendrillon rendue toutes les deux à leur véritable identité vocale (mais d’où vient cette idée absurde de confier le rôle à un ténor ?). « J’ai deux amants », talonné en bis par l’inénarrable Vous n’êtes pas venu dimanche chanté entre les deux guerres par Elyane Célis, est comme à chaque fois le numéro gagnant. On apprécie qu’il soit ici offert sans œillades appuyées, ni intonations grivoises : léger, gracieux à l’image généreuse de ces artistes à l’émotion contagieuse.

 

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