Dans la fureur des tempêtes belliniennes

Il pirata - Genève

Par Christophe Rizoud | ven 22 Février 2019 | Imprimer

Un mort, un condamné, une aliénée. Sous la pression romantique, Il Pirata amorce la transmutation de la scène lyrique en un catafalque encombré de cercueils. L’œuvre, de jeunesse, marque aussi l’ascension de Bellini au firmament musical. Le soir de la création, le 27 octobre 1827, l’accueil fut si enthousiaste que le compositeur, paraît-il, s’effondra en larmes. L’ouvrage pourtant ne fit pas long feu. Disparu de l’affiche à la fin du 19e siècle, il ne reparaît depuis que sporadiquement, au hasard d’interprètes capables d’en surmonter les multiples périls.

Trois protagonistes en forment l’alpha et l’oméga. Les autres rôles se limitent à de si courtes interventions qu’il serait outrancier de les dire secondaires. Genève s’offre tout de même le luxe de distribuer en Goffredo Roberto Scandiuzzi, père noble à l’autorité intacte. Depuis Callas dans les années 1950, il est peu fréquent de décrocher le tiercé gagnant. Avec un ténor à la peine face à une partition conçue au format surhumain de Rubini, les récentes représentations milanaises n’ont pas échappé pas à la règle. Le premier mérite de cette version de concert genevoise est d’offrir une distribution sans déséquilibre.

Appelée à la dernière minute pour remplacer Marina Rebeka souffrante, Roberta Mantegna connaît la partition pour l’avoir chantée, à Milan justement, en alternance avec Sonya Yoncheva, en fin de saison dernière. La jeunesse de la soprano, dont les véritables débuts datent du premier prix obtenu à l’unanimité en 2016 au concours Bellini, pèse dans la balance de l’interprétation. La technique assurée ne s’embarrasse pas d’effets belcantistes. La voix coche toutes les notes de la partition, y compris les plus extrêmes, sans donner l’impression d’effort. Ni ombre, ni flamme ne creusent un portrait simple mais touchant. La folie finale d’Imogene ne semble avoir pour seule cause que l’acharnement du destin sur une âme pure.

Barnaba le mois dernier dans La Gioconda à Bruxelles, Franco Vassalo n’aime rien tant que jouer les âmes noires en roulant des yeux et en exhibant un aigu tonitruant. Carrément méchant, cet Ernesto mafieux dévale les vocalises avec plus ou moins d’agilité mais, dans les ensembles, sait rabattre de sa puissance pour ne pas prendre l’avantage sur ses partenaires.

Michael Spyres, enfin, poursuit avec bonheur son exploration de la carte du ténor romantique. Après Nozzari, Nourrit et Duprez, Rubini est une nouvelle étape au sein d’un parcours que l’on aurait tort de réduire à un ambitus de trois octaves. Si son Gualtiero en impose, c’est d’abord par l’implication dramatique, perceptible dès les premières mesure. Le récitatif est sculpté à même le mot ; le personnage est dessiné avec vérité, qu’il chante ou non. Même hors scène, l’expression du visage raconte l’immersion dans la partition. Pourtant, inconfort d’une prise de rôle ou méforme passagère, l’aigu souvent écourté paraît moins évident que d’autres fois et, dans ce saut d’obstacle auxquels s’apparente le chant du Pirate, il arrive que des haies soient sinon effleurées du moins abordées avec précaution.

Sans numéros à part entière, le chœur du Grand Théâtre de Genève glisse ses répliques à propos. A la tête d’un Orchestra Filarmonica Marchigiana avare de couleurs, Danièle Callegari conduit la frégate bellinienne à bon port, sans coups brusques, d’un geste dont l’assurance s’avère nécessaire aux chanteurs si l’on en juge aux nombreux regards échangés durant la traversée périlleuse de la partition.

 

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