Plus fort que Wagner ?

Fervaal - Montpellier

Par Christophe Rizoud | mer 24 Juillet 2019 | Imprimer

« Plus fort que Wagner ! » scande le Festival Radio France Occitanie Montpellier à propos de Fervaal, opéra exhumé en version de concert sur la scène du Corum. Si le slogan est discutable, la référence s’impose. Dès un premier pèlerinage en Allemagne à l’âge de 22 ans, Vincent d’Indy se convertit au culte wagnérien. A Bayreuth, il assiste à la création en 1876 du Ring des Nibelungen puis de Parsifal en 1882. A Paris, il collabore à la première représentation de Lohengrin en 1887.  Résumer son legs musical à un acte de wagnérisme militant serait réducteur – Vincent d’Indy est un des fers de lance de la Schola Cantorum, académie à laquelle on doit au tournant du 20e siècle la redécouverte de musiciens aussi essentiels que Gluck et Rameau. La partition et le livret de Fervaal portent cependant les stigmates d’une consommation wagnérienne supérieure à la dose prescrite. Il faudrait plusieurs pages, voire une thèse entière, pour relever les innombrables correspondances dramatiques, symboliques et musicales entre Fervaal et les grands opéras de Wagner : Tannhäuser, Tristan, Le Ring, Parsifal, tous évoqués quand ils ne sont pas cités. L’exercice, si intéressant soit-il, impose un niveau de wagnérisme confortable. Profanes, passez votre chemin ; le temps sinon peut vous paraître long. De ce premier opéra, créé à Bruxelles, en 1897 car jugé trop avant-gardiste pour Paris, subsiste un seul enregistrement daté de 1962, témoignage incomplet d’une résurrection radiophonique, dont le premier mérite est d’exister. Depuis – soit tout de même plus d’un demi-siècle –, rien, à la scène comme au disque. Fervaal demeure trop empreint de wagnérisme pour s’imposer auprès non-wagnériens comme des wagnériens qui préfèreront toujours les originaux à la copie.

Du Maître de Bayreuth, d’Indy a aussi emprunté le goût du gigantisme vocal dommageable à une représentation même épisodique de l’opéra. Il faut des chanteurs adeptes de l’extrême pour accepter de se frotter à une écriture bodybuildée face à un orchestre imposant. « Fervaal revient à chanter deux fois Tristan d’affilée » proclame Michael Spyres, ravi de relever en kilt (!) un défi à la mesure de son intrépidité. N’exagérons-rien ; le rôle n’en demeure pas moins une épreuve de force à laquelle peu aujourd’hui ont la capacité de se frotter. Avec une émission déportée vers un médium rendu d’acier, Spyres met de côté sa science belcantiste coutumière pour empoigner la partition à bras le corps. Dans ce combat à la vie à la mort, la voix ne flanche jamais, malgré certains aigus poussés dans leurs ultimes retranchements. L’engagement, comme toujours infaillible, ne met en péril ni la ligne, ni la vaillance, jusqu’à la scène finale en forme d’apothéose, dramatique et interprétative. Outre la performance tant vocale que physique, la prononciation du français demeure exemplaire.

L’occasion d’ouvrir une parenthèse discursive pour souligner l’attention – sans exception – portée au mot par une équipe de chanteurs essentiellement francophones – le lien de cause à effet n’est pas toujours si évident. L’usage des surtitres s’avèrerait superflue si la prose de Vincent d’Indy, auteur de son livret – comme Wagner –, n’était parfois alambiquée.


Gaëlle Arquez (Guilhen) et Michael Spyres (Fervaal) © Luc Jennepin

Pas moins de quinze solistes masculins sont nécessaires pour interpréter une vingtaine de personnages, le cumul des rôles étant rendu possible par la brièveté de certaines interventions. Dans la confusion des « Hogué », interjection qui est au monde de Fervaal ce que « Hojotoho » est aux Walkyries, se détachent les deux Éric, Huchet et Martin-Bonnet, chacun à un extrême de l’échelle photométrique, le premier en Lennsmor d’une clarté éblouissante, le second en Penwald puis Buduann d’une noirceur réjouissante.

Grande est la tentation de mettre en miroir les protagonistes et leur(s) modèle(s) wagnériens : Guilhen et Kundry ; Kaito et Erda ; Arfagard et Wotan Amfortas ou Kurwenal ; Fervaal et Tristan, Parsifal ou Siegfried – on ne sait plus trop. Il est révélateur cependant qu’aucun des interprètes choisis à Montpellier n’ait Wagner à son répertoire ordinaire. Gaëlle Arquez, encore drapée dans la noblesse marmoréenne d’Iphigénie en Tauride le mois dernier au Théâtre des Champs-Élysées, domine la tessiture ambiguë de Guilhen, jusque dans l’éclat des appels guerriers à la fin du premier acte. La séduction vénéneuse du timbre et la conduite scrupuleuse du chant sont bienvenues dès qu’il s’agit d’ensorceler Fervaal (Guilhen présente aussi des analogies avec Armide – c’est à y perdre son Wagner). Le baryton de Jean-Sébastien Bou, Arfagard très – trop ? – humain, est-il suffisamment héroïque pour assumer les paradoxes d’un rôle que, références aidant, l’on imagine démesuré ? Pour les mêmes raisons, le mezzo-soprano d’Elisabeth Jansson est-il suffisamment corrodé d’ombres inquiétantes ? Bien qu’absorbés par leurs partitions, les yeux rivés sur le pupitre – l’inconvénient de la version concertante d’une œuvre trop rare, longue et complexe pour être apprise par cœur – tous les personnages ont le mérite d’exister, à défaut d’interagir.

Sait-on d’ailleurs si Vincent d’Indy souhaitait des épigones vocaux de chanteurs wagnériens et que signifiait à l’époque « chanteur wagnérien » ? La question n’est pas nouvelle ; elle prend ici un sens accru d’autant que l’orchestre, indépendamment des clins d’œil rythmiques, harmoniques, et mélodiques, possède sa propre couleur, affranchie de toute imitation germanique. Avec ses audaces tonales, l’écriture chorale regarde au-delà des grandes pages romantiques. A la tête des forces combinées de l’Opéra et l’Orchestre National Montpellier Occitanie, augmentées du Chœur de la Radio Lettone, tous irréprochables, la direction de Michel Schønwandt prend en compte l’ensemble de ces paramètres. L’hédonisme sonore obtenu par l’attention portée à un fourmillement de détails ne prend jamais l’avantage sur le souffle épique d’une partition dont le dernier acte, pour le moins, parvient à s’abstraire de toute influence pour se hisser au niveau unique de chef d’œuvre. En espérant un hypothétique enregistrement, la soirée, retransmise en direct sur France Musique, est disponible en replay.

 

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