L'opéra pour les nuls

Par Sylvain Fort | lun 01 Juin 2009 | Imprimer
 
Signe des temps ou conjoncture astrale, m’arrivent en ce moment de plus en plus fréquemment des requêtes d’amis, amis d’amis, amis d’ennemis, et autres parfaits étrangers, visant à obtenir de mes supposées lumières une liste des indispensables de l’opéra, des œuvres qu’on se ridiculiserait d’ignorer, des fondamentaux et autres basiques de l’art lyrique.
 
Etant, en la matière, à peu près aussi ignorant (soyons honnête) que les gentils requérants, et aussi œcuménique que n’importe quel amateur vaguement éclairé, nous avons systématiquement le plus grand mal à fournir la liste demandée.
 
C’est-à-dire que, n’écoutant que notre goût et notre maigre science, nous y mettrions volontiers aussi bien l’Orfeo que Wozzeck, La Flûte Enchantée que Oberon, Parsifal que Cosi Fan Tutte, Hérodiade que Peter Grimes, Falstaff qu’Andrea Chénier, La Bohème qu’Armide.
 
Toujours ces sollicitations suscitent de ma part une réponse nette et précise : « Mais qu’est-ce que j’en sais, moi, des dix opéras à connaître absolument ? ». Réponse invariablement considérée comme l’expression de ma misanthropie légendaire et de mon accablant manque de manières.
 
J’aurais envie, dans de telles circonstances, de mener un sondage auprès des lecteurs de Forum Opéra, et je suis sûr de la variété immense des réponses, propre à égarer le débutant dans une forêt de références absconses, dans le dédale d’une érudition sans fin.
 
J’aimerais croire que l’extraordinaire ouverture du répertoire depuis les années 60 est responsable à la fois de cette hésitation du soi-disant connaisseur et de la perplexité des débutants. Mais à se reporter aux programmations des opéras voici quarante ou même cinquante ans, on constate simplement une évolution drastique des hiérarchies et des œuvres majeures sans que la richesse même du répertoire soit en cause. C’est vrai qu’on joue maintenant souvent Agrippina de Haendel, mais cela fait longtemps qu’on ne donne plus beaucoup Mignon ni Robert le Diable.
 
Notre savoir est contingent. Notre érudition est une mascarade. Notre science presque sans limite du répertoire favorisée par les disques, les DVD et les prix devenus accessibles des maisons d’opéra n’est que la contrepartie d’un goût de moins en moins hiérarchisé. Notre savoir est un marais de références, non une pyramide d’exigences.
 
Regardons les choses en face : nous aimons des œuvres parce que s’y illustrent des voix qui nous plaisent, d’autres parce que nous avons pu les entendre en scène, d’autres enfin parce qu’un enregistrement nous les a fait entendre dans les meilleures conditions possibles. Mais notre goût à nous ? Tout semble fait pour l’écarteler entre les époques, les styles, les compositeurs. Rien ne permet franchement de le centrer, de lui donner la colonne vertébrale qui fait les vraies dilections. On se ridiculiserait à biffer tout le répertoire baroque comme jadis furent grotesques les zélateurs exclusifs de Wagner, sourd à toute autre forme, jusqu’à Nietzsche, précisément absurde dans son refus net du wagnérisme.
 
Aussi notre liste des références ne sera-t-elle que le reflet de ce disparate, de l’éclectisme voulu par l’époque, imposé par elle, de goûts perdus dans la nature, égarés par le tri pléthorique qui tient lieu de doctrine esthétique.
 
Je me demande dans quelle mesure les postulants à la science lyrique, en demandant une liste préfabriquée, ne se conforment pas seulement à un canon qu’intuitivement ils savent n’être que le fait passager d’une époque définie, et partant ne tentent qu’une petite assimilation aussi sociale que culturelle, au lieu de se mettre face à l’exigence et aux impasses de leur goût personnel.
 
Aussi, au gentil débutant, je ne conseillerais finalement qu’une œuvre, une seule.
 
Cher ami, toi tendron du lyrique, frêle ignare, ne te perds pas en fausse érudition. Ne tente pas d’épater la galerie de ta science neuve et impersonnelle. Ecoute, en tout et pour tout, cette œuvre que je te tends. Là est l’alpha, là est l’oméga. Je tombai à genoux la première fois que je l’écoutai. Tant d’autres, plus illustres, tellement plus talentueux, de tout temps, de toute nation, firent de même. Et chaque écoute nous replonge dans le sentiment de notre nullité et nous porte aux confins de la joie. Si tu n’y entres pas, c’est que tu n’es pas géomètre, ni musicien, ni même, probablement, humain. C’est en tout cas que les clefs de l’opéra jamais ne te seront livrées. C’est que ton cœur est fermé à la beauté, à la douleur et au bonheur de l’art lyrique. Cette œuvre, c’est Don Giovanni… Euh non, Parsifal… Euh, Tosca… Non ! Wozzeck !!! Et puis merde.
 
Sylvain Fort
 

 

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