« Le sentiment d'être pris pour des cons »

Par Sylvain Fort | dim 05 Juillet 2015 | Imprimer

« Nous ne doutons pas des compétences de Monsieur de Chassey pour diriger notre établissement mais sa nomination décidée au mois de juillet et sans présentation d’un programme de gestion de cette institution le place lui-même dans la situation difficile d’avoir à justifier de ce parachutage de dernière minute. D’une part cette indélicatesse semble être un inconvénient introduit avant même le début de sa prise de poste pour le futur directeur, d’autre part elle nous laisse le sentiment d’être pris pour des cons. »

C’est en ces termes que les étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts ont exprimé leur réprobation face au fait du prince leur imposant en dehors de toute procédure transparente un nouveau directeur – décision que Le Canard Enchaîné attribue sans hésiter aux bonnes relations entre Eric de Chassey et, sinon le prince, du moins la princesse.

Le sentiment d’être pris pour des cons. Voilà qui résume bien l’année que nous venons de vivre sur le plan culturel.

Faut-il ici refaire l’inventaire des indignations successives que nous avons ressenties devant l’amateurisme, l’arbitraire, l’inconséquence de nombreuses décisions politico-administratives dont l’effet manifeste et immédiat est simplement de mettre à mal la culture ? Ce serait fastidieux et je crois que chacun a sa liste personnelle. Et puis, des conservatoires à Radio-France en passant par les festivals, les maisons d’opéra, l’enseignement classique, les orchestres (dernièrement, l’ONPL), les salles, les nominations, il suffit de se baisser.

A l’évidence, le monde politique estime que la culture a vécu sur un pied suffisamment confortable pour qu’on lui demande, en temps de pénurie, de prendre sa part. C’est l’argument massue opposé à tous ceux qui contestent les coupes claires et les économies : pourquoi la culture serait-elle l’heureuse exception à l’effort commun ? Le bon sens parle.

Pourtant, depuis quelques mois, c’est autre chose qui s’est immiscé dans la relation du politique à la culture. A droite, de toute évidence, la méfiance traditionnelle à l’égard des intellectuels et de la culture subventionnée a désormais trouvé dans l’argument budgétaire de quoi faire sauter ses dernières réticences. La bonne gestion des finances publiques permet de laminer tout ce qu’on veut. A gauche, on est estomaqué du recyclage ad nauseam de la phraséologie bourdieusienne sur le déterminisme culturel et la nécessaire éradication des marqueurs de classe. Comme si le discours bourdieusien était en quelque manière immédiatement opératoire politiquement, ce que Bourdieu lui-même ne pensait pas.

La culture se trouve ainsi prise en étau entre une vision populo-démago et un dogmatisme socio-simplet dont elle a toutes les peines à se sortir. Résultat : intellectuels et artistes de droite et de gauche convergent pour la première fois depuis très longtemps dans une commune inquiétude devant les conséquences de décisions où le poujadisme épais le dispute à la bêtise socio-technocratique. Les politiques ont ainsi réussi à former sur leur dos des alliances objectives entre Luc Ferry et Michel Onfray, entre l’Académie française et l’aile gauche des syndicats de profs.

Quel est donc ce substrat qui est atteint au plus vif et recompose ainsi d’un coup d’un seul tout le paysage intellectuel, effaçant les clivages, renforçant la solidarité ? Ce substrat s’appelle la transmission.

Car tout ce qui est défait en ce moment par les politiques attente non à l’expression conjoncturelle de tel artiste ou tel intellectuel : cela mine définitivement, structurellement, la possibilité même que la préoccupation artistique ou intellectuelle perdure, se communique, se transmette. Ce sont les structures profondes de la transmission qui sont sapées, éliminées, anéanties – et notamment l’enseignement.

Tous ceux qui passent leur temps à transmettre et enseigner (et d’une certaine façon, tout acteur du monde culturel, du technicien au critique en passant par le réalisateur ou le chanteur lyrique transmet et enseigne) savent combien le fil est ténu. Tous savent que les structures existantes sont une forme de résistance instituée, de digue, contre la marée ahurissante de la médiocrité et de l’indifférence que véhiculent la bêtise télévisuelle, l’inanité des réseaux sociaux, la profonde nullité du tout-venant commercial. Nous savons tous la puissance sidérante du marketing, la capacité d’une marque à faire émerger viralement une pratique qui se prétend culturelle mais qui n’est qu’un mimétisme moutonnier qui se teint des couleurs d’une originalité factice. Tous nous connaissons les strates qui séparent le flux indifférencié de la production du jour du véritable travail des disciplines.

Et dire cela, ce n’est pas enfermer la culture dans un élitisme fantasmé par Bourdieu. Toute forme d’art et d’expression n’atteint à son accomplissement que par le travail le plus ardu, et c’est la profondeur et la patience mises à ce travail qui construisent la valeur du résultat. Or ce travail ne se produit que rarement hors sol.

C’est la grandeur de notre République d’avoir avec le temps fait émerger la possibilité pour tous de se livrer à ce travail, et d’y mesurer ses capacités dans des conditions de relative égalité. C’est la misère de notre temps de régresser sur ce point, de faire litière du temps requis par la discipline intellectuelle, de mettre de la sociologie de comptoir là où il devrait y avoir la dignité de l’individu, de faire passer l’argument budgétaire avant la survie de cette flamme qui se transmet.

Derrière tout cela se trouve, partagée par la droite comme par la gauche, la religion du rendement : tout le monde ne devenant pas pianiste de concert, il doit y avoir là quelque inégalité masquée dont la structure est coupable. Comme si le travail même n’était pas la seule dignité qu’on puisse trouver à l’expression artistique, que ce travail ensuite revête ou pas une valeur de marché. Comme si, dès lors, la différence de rendement n’était pas qu’un faux-semblant, un leurre où se prennent les politiques les moins dégrossis et même ceux que l’on croyait un peu subtils.

Ainsi se perd complètement de vue le sens même de l’enseignement et de la transmission, qui n’est pas de faire de tous des champions, mais d’avoir inoculé à tous un peu du virus de l’absolu, que certes la « vraie vie » avec ses pesanteurs, ses devoirs et ses misères n’inoculera pas. Ainsi, la République a construit ses propres phalanstères, toute pleine de l’idée que le citoyen n’est pas d’abord réductible à un résultat, ni un art à une audience, ni un spectacle à un chiffre d’affaires, ni un livre à un nombre d’exemplaires vendus.

C’est toute cette trame intellectuelle qui est en train d’être sapée par des décisions toujours plus absurdes qui, par improvisation, inculture, manque de préparation, défont les nœuds les plus précieux de ce principe républicain qui donna pendant quelques décennies son visage à ce que nous appelions, en France, culture – jusqu’à croire que cela faisait de nous une exception.

Je me souviens de cette belle formule de Léon Schwarzenberg, éminent médecin, survivant des camps de la mort, et qui était un sujet assez fréquent de dissertation : « Un pays dans lequel n'existe plus, le soir, une chambre dans laquelle un enfant apprend le grec ou le violon, est un pays perdu ».

Je crains que nous n’arrivions tranquillement vers cette situation-là. D’où ce vague sentiment d’être, en effet, pris pour des cons. 

 

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