Extrait du livre IV des Sagesses d'Ecbatane

Par Sylvain Fort | mar 31 Mars 2015 | Imprimer

Le mage Gathaspa était un des esprits les plus chagrins de son temps.

Tout le jour, il allait par les rues d’Ecbatane, en triturant nerveusement le petit farvahar d’or qu’il portait autour du cou.

Rien ne pouvait tempérer son humeur. Tout ce qu’il voyait et apprenait était pour lui un signe de la proche fin des temps.

Sa seule consolation étaient les arts et les artistes. Il les mettait plus haut que tout. Il prisait fort les orfèvres qui avaient ciselé des coupes d’or incomparables. Il admirait le fronton des temples richement orné par d’habiles sculpteurs. Il louait les architectes qui avaient conçu la splendeur des palais et le charme des maisons cossues qui bordaient les rues courbes. Il ne se lassait point d’entendre les poètes varier d’une voix douce leurs rhapsodies importées des rives de la mer intérieure, ni d'écouter les musiciens faire sonner les cordes de leur târ.

Comme la prospérité d’Ecbatane fléchissait, il lui semblait que fléchissait aussi le souci des ministres pour les poètes et les musiciens. Les caisses et les cervelles semblaient se vider au même rythme. La déchéance de l’Etat se redoublait de celle des cœurs. L’opulence, on le sait, connaît des revers ; elle flue et reflue comme certaines mers, disait Gathaspa. Le savoir et le goût en revanche sont choses fragiles. En rompre le fil emporte des conséquences insoupçonnables. Et il s’angoissait de voir progressivement se distendre ce fil. Il se tordait les mains lorsqu’on l’informait des pauvretés qu’on inculquait aux enfants ; des spectacles navrants qu’on leur présentait ; des erreurs qu’on leur faisait passer pour vérités.

Les citoyens d’Ecbatane riaient fort de ses alarmes. Ils haussaient les épaules à ses objurgations. Ils lui reprochaient de ne rien comprendre à la marche du temps. Moquaient son incompréhension des expressions nouvelles.

Lorsque la maison de Cyrus fut rasée et remplacée par une pataugeoire en marbre pour les cochons d’un marchand local, on lui expliqua que cela était bon car cela attirait les visiteurs. Lorsque la grand’route éventra le temple de Zoroastre, on lui dit que c’était pour faire venir les denrées et l’or des étrangers. Qu’on fît préférer au peuple les jambes velues des lutteurs aux vers dorés des aèdes paraissait la moindre des choses. Que la mangeaille l’emportât sur l’amour de la sagesse et la parlure débraillée sur l’art du discours était la rançon du progrès.

Rien n’était jamais grave. L’avenir n’était jamais sombre. Ecbatane tiendrait toujours debout face aux outrages du temps. On riait qu’il pût penser autrement. Certains même le méprisaient. D’autres lui voulaient du mal.

Et puis, en l’espace de quelques semaines, le pire sembla se produire.

La brutalité de quelques hiérarques chassa de leurs demeures les musiciens pour y loger de tristes bouffons. On feignit de leur offrir des palais neufs dans des régions reculées, mais l’argent manqua soudain pour les y installer sûrement. Il ne manqua point en revanche pour plaquer d’or et d’ivoire les pièces où les dignitaires aimaient tout le jour à vaquer. Les dariques qui pleuvaient sur de falots histrions se refusa aux écoles où se forment le savoir poétique et la force musicale. Les fonctionnaires à turban chargés d’ordonner les fêtes et plaisirs de la cour avouèrent n’en posséder le goût ni la science. Les gouvernants renoncèrent à l’enseignement de l’avestique, n’ayant cure de vider la cervelle des enfants de l’héritage des siècles. Une grande prêtresse avoua n’avoir nulle connaissance des apophtegmes de Zoroastre. Les édiles d’Ecbatane salirent la mémoire bénie d’un artiste de haute école fort aimé de nombre de gens pour mieux attester que leur pouvoir l’emportait sur la vérité et que les égards dus au talent n’entraient pas dans leurs usages hautains. Partout l’on voyait soudain s’écrouler sur soi ce dont on s’était complu à ne point voir les fissures pourtant béantes.

Pendant ce temps, des hordes barbaresques approchaient de la Cité. Déjà l’on apprenait que leurs dévastations prenaient pour cibles les femmes, les enfants, les livres et les statues. Au sein même du peuple grandissaient les ferments de la sédition. Mais l’effroi que cela suscitait n’était point assez grand pour qu’on prît garde à ne point nuire à ce qui rattachait encore Ecbatane aux principes sacrés de sa naissance et aux merveilles de son histoire.

L’on vit le mage Gathaspa aller comme chaque jour dans les rues.

Son pas ne traînait pas. Sa mine ne trahissait plus la tristesse ni l’angoisse. Au contraire, un large sourire l’illuminait. Son œil brillait d’une lueur rieuse.

La nouvelle de cette belle humeur se répandit, et étonna. Certains citoyens décidèrent d’aller à sa rencontre, soupçonnant que peut-être quelque bonne nouvelle ignorée de tous causait cette gaieté.

Alors, ils le pressèrent de faire connaître les raisons de cette joie visible, et ainsi de les rasséréner.

Voici que le mage Gathaspa leur répondit :

« Mes amis, vous avez moqué mes prédictions, négligé mes avertissements, foulé aux pieds mes alarmes.

« Aujourd’hui, tout ce que j’ai vu se fomenter depuis des décennies advient. L’effondrement est désormais certain.

« Ne pouvant plus rien y faire, permettez-moi au moins de me réjouir tout à part moi d’avoir à ce point eu raison. »

Et leur adressant un clin d’œil, il tourna les talons et reprit sa promenade d’un pas joyeux.

 

 

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