C'est nous qui gardons la règle

Par Sylvain Fort | lun 08 Septembre 2014 | Imprimer

Un souvenir personnel et collectif à la fois. En khâgne, on nous apprenait, lorsque l’inspiration faisait défaut, à tirer des ressources dialectiques de simples renversements sémantiques. Ainsi, interrogés sur la quête du sens, nous produisions un dégagement sur le sens de la quête. L’origine de la pensée induisait de profonds paragraphes sur la pensée de l’origine. Etc. Puis, lorsque cet exercice était maîtrisé et sa fécondité éprouvée, on nous révélait qu’il était vain et idiot, et on nous en faisait honte. Aussi ai-je toujours accueilli avec un sobre sourire la déclaration tonitruante de la Prieure dans Dialogues des Carmélites de Bernanos : « Ce n’est pas la règle qui nous garde, ma fille, c’est nous qui gardons la règle ». Cette dialectique khâgnale faisant irruption au cœur d’un catholicisme intransigeant surprend, mais son fond de vérité s’impose.

Le rapport n’est pas si lointain entre la communauté des lyricophiles et le couvent des carmélites. Car nous, lyricophiles, nous gardons la règle. C’est d’ailleurs ce qui nous est bien souvent reproché. Car la règle n’est pas aimée.

Ainsi, l’idée qu’une émission vocale soit correcte ou incorrecte ; une intonation juste ou pas ; un ornement réussi ou raté ; une prise de rôle adéquate à la vocalité d’un artiste ou non ; une mise en scène intéressante ou minable ; un orchestre brillant ou terne… tout cela relève de la règle.

Je dis bien la règle et non le goût. En art lyrique, la règle existe. On peut aussi appeler cela l’Ecole. Elle n’est pas tout entière diluée par le jugement de goût, par nature relatif. Certes, le jugement de goût entre dans l’opinion qu’on se fait d’une œuvre musicale. Mais cette œuvre elle-même impose des règles aux interprètes, règles que la tradition consacre.

Et Kant peut bien se branler tout son saoûl dans les buissons je n’en démordrai pas.

Aussi entre l’œuvre et l’interprétation, une contrainte supplémentaire s’invite. L’interprétation ne se juge pas avec la liberté qu’on s’accorde pour juger l’œuvre.

Alors, oui, nous lyricophiles, qui avons presque définitivement constitué notre Panthéon d’œuvres, nous jugeons de l’interprétation et pour cela nous utilisons la Règle, et nous la gardons. Cela nous rend dogmatiques, rigides, inflexibles, déplaisants, odieux, didactiques, pinailleurs, autoritaires. Entre nous, nous nous bouffons le nez, nous nous détestons de ne pas comprendre la règle avec la même intégrité, de céder parfois à la libéralité, de pardonner les errances ou de surenchérir de fermeté. Car ne point être soi-même artiste ne nous empêche pas de connaître la règle. Tel l’arbitre incapable d’exécuter un retourné de volée, nous repérons d’un œil acéré les hors-jeux et les fautes flagrantes.

Lorsque les critiques musicaux sont vilipendés, c’est en raison de cette étroitesse qui les prive d’une générosité aveugle, et fait passer la règle avant le plaisir. C’est ignorer que notre plaisir vient de la règle. Et tout lyricophile fait de même. De l’interprète nous n’attendons pas qu’il soit génial comme Mozart, mais qu’il en ait saisi le code et soit apte à nous le restituer.

L’époque trouve cela déplaisant. Il faudrait faire passer le plaisir avant la règle. Faire que la musique soit simplement écoute jouisseuse. Il faudrait accepter au nom de Dieu sait quelle égalité devant l’art que l’émotion épidermique soit le seul critère d’appréciation des performances musicales. Que l’histoire, l’esthétique, la rhétorique musicales, que la connaissance des normes et des techniques musicales, que la culture des sons, des timbres, des manières entre dans le jugement, voilà qui paraît une complaisance d’initiés, une monstruosité d’entre-soi. C’est pourquoi la musique dite classique attire tant de méfiance : car elle est toute dans ce savoir qui se constitue avec le temps. Elle est toute dans la curiosité et le désir d’écouter pour apprendre. Elle est toute dans ce mot banni : la mémoire.

Si, comme je le disais dans mon dernier éditorial, le désert gagne, c’est parce que l’oubli partout s’invite et prend rang. Qu’à Pleyel on puisse encore entendre résonner les vibrations des plus grands orchestres et des meilleurs interprètes, voilà qui semble lubie bizarre aux technocrates funèbres qui décident d’en barricader les portes à tout ce qui en fit l’histoire, la mémoire, donc le sens.

Aussi, en cette rentrée, je voudrais vous dire, artistes qui cette année encore allez en vouloir aux plus férus de vos auditeurs de relever pailles d’intonation, manquements et autres fautes, que cet exercice ne se confond en rien avec une pratique sadique.

Car au-dessus des interprètes, il y a la Règle. Aussi, en faisant crisser notre craie sur l’ardoise, nous ne faisons rien d’autre qu’entrer en communion avec vous, artistes, dans la tentative parfois illusoire de faire vivre cette règle contre les vagues puissantes de l’approximation et de l’easy-listening. En cela nous préservons aussi ce pour quoi vous vivez. Votre combat est le nôtre. Aux yeux de tous ceux qui aimeraient que cesse cette mascarade de la musique dite classique, nous sommes dans la même barque. Il s’agit de la couler par le fond sans distinction de rang, de sexe, ni d’âge.

Notre sévérité n’est que l’envers de votre exigence. En détectant les tocards et les fausses valeurs, nous protégeons la vertu de ceux qui font leur métier avec rigueur et honnêteté ; en nous riant de l’abêtissement marketing et des scandales en coulisses, nous préservons les plus purs ; en adressant un regard incrédule aux marchands de camelote, nous maintenons une certaine idée de la qualité. Nous faisons entendre aussi la voix de ces artistes écrasés par les contraintes grotesques du circuit lyrique, par les tyranneaux, par les imposteurs.

Et c’est ainsi que Forum Opéra célèbre les noces de la Prieure et de Zorro.

 

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