Y a pas de quoi rire

Robert le Diable

Par Laurent Bury | ven 04 Octobre 2013 | Imprimer
 
Est-il un monde plus injuste que celui-ci du DVD ? Alors qu’un spectacle aussi inoubliable que Les Huguenots dans la mise en scène d’Olivier Py semble ne pas avoir fait l’objet d’une captation propre à en immortaliser la totale réussite, la vidéographie de Meyerbeer se résume jusqu’ici à une série de DVD contestables pour diverses raisons : esthétique antédiluvienne et interprètes qui le sont à peine moins (L’Africaine avec Domingo et une Shirley Verrett à bout de course, des Huguenots australiens avec une Joan Sutherland hors d’âge, un Pardon de Ploermel grotesque filmé à Compiègne), coupes dans la musique et traduction du texte (Les Huguenots en allemand). Seul le DVD d'Il Crociato in Egitto donne une image correcte de Meyerbeer, mais ce n'est pas un opéra français. Ce Robert le Diable londonien va-t-il tout bouleverser ? Rien n’est moins sûr.
On ne reviendra pas sur les incidents dont fut émaillé le parcours de cette production, avec une distribution bien différente à l’arrivée de celle qui avait été initialement annoncée. On se demandera juste comment Covent Garden a pu envisager une seconde de confier le rôle essentiel et exigeant d’Isabelle à une toute jeune chanteuse, Jennifer Rowley. Avec Patrizia Ciofi, l'héroïne retrouvait une artiste familière du rôle, dont on connaît toutes les qualités, mais aussi le timbre un peu voilé, là où l'on pouvait attendre peut-être plus de brillant. Quant au personnage d'Alice, tout aussi capital, Marina Poplavskaya l'aborde avec une certaine placidité (alors souffrante, elle avait un temps annulé sa participation avant de revenir finalement dans la distribution), mais elle a du moins le mérite d’en chanter les notes sans faillir, dans un français relativement correct. John Relyea impressionne par un authentique timbre de basse, comme il en faut au personnage de Bertram ; le style n’a sans doute rien de bien français, mais l’on s’est malheureusement habitué au manque d’interprète francophone apte à chanter ce répertoire. Quant au héros de l’histoire, Bryan Hymel offre certes un suraigu éclatant, mais c’est au prix de nasillements bien désagréables dans le reste de la tessiture, d’un manque de charisme vocal et d’une quasi-totale absence de personnalité en tant qu’acteur. Lorsqu’on entend le Raimbaut de Jean-François Borras, à la diction idéale, au timbre séduisant et à l’aplomb scénique inédit, ce Robert-là passerait presque inaperçu.
Il faut hélas avouer que la mise en scène de Laurent Pelly n’aide guère les chanteurs à s’imposer. Notre compatriote n’est visiblement pas aussi inspiré par Meyerbeer que par Offenbach, et c’est une mauvaise idée de vouloir appliquer au premier les méthodes qui ont très bien réussi au second. Là où Pelly a réussi d’admirables Contes d’Hoffmann, bientôt repris à l’Opéra de Lyon et sans doute prochainement disponibles en DVD, il croit tirer son épingle du cheveu en faisant basculer les premiers actes de Robert le Diable dans une cocasserie qui aurait été plus à sa place dans Croquefer ou Barbe-bleue. Gestes caricaturaux imposés à tous les protagonistes (pauvre Ciofi, contrainte à multiplier les mimiques de petite fille contrariée), décors ridicules (les nappes à carreaux de l’auberge du premier acte, le mini-château du deuxième, le kitsch insupportable du quatrième), costumes grotesques (la couronne d’étoiles qui fait d’Isabelle une sorte de Vierge de Lourdes), il n’y a pas grand-chose à sauver du début, et les choses ne s’arrangent un peu qu’à partir de la scène du tournoi. Le fameux ballet des nonnes, qui fascina Degas et tant d’autres spectateurs, se borne ici à une scène bien convenue, avec religieuses tondues, en chemise, mimant des poses lubriques en tirant la langue : il aurait fallu trouver autre chose pour surprendre le public d’aujourd’hui. Même si Robert et Bertram sont dès le départ habillés en hommes du XIXe siècle, on ne comprend guère pourquoi, au dernier acte, les choristes arborent de fort peu médiévales soutanes et cornettes. Se moquer d’une œuvre qu’on a du mal à aborder n’est probablement pas le meilleur choix, et le Royal Opera House aurait peut-être dû réfléchir un peu plus avant de choisir son metteur en scène. En occupant le marché, ce DVD risque de nous priver d’autres captations si d’aventure apparaissait dans les saisons à venir une production plus judicieuse de Robert le Diable. Même si la direction de Daniel Oren s’avère adéquate, et même si les chœurs brillent par leur précision et l’excellence de leur français, il n’y a vraiment pas de quoi rire.
 
 
 

 

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