Une hirondelle qui fait le printemps

La Rondine

Par Placido Carrerotti | mar 02 Novembre 2010 | Imprimer
Giacomo Puccini n’a écrit que dix opéras : six sont joués régulièrement, l’un plus rarement (le Tryptique donné ces dernières semaines à l’Opéra de Paris – lire le compte-rendu de Christian Peter), deux sont des œuvres de jeunesse (Elgar et Le Villi) encore plus rarement joués. En définitive, La Rondine (en français, L’Hirondelle) qui s’intercale entre La Fanciulla del West et Il Trittico, est le seul ouvrage de la maturité qui n’ait jamais réussi à trouver son public. A la recherche d’une explication, on a souvent mis en avant une gestation difficile, l’idée initiale d’une opérette à écrire pour Vienne devenant un opéra semi-tragique suite à l’explosion du premier conflit mondial (il existe d’ailleurs trois versions de l’ouvrage). Pourtant, la création de Manon Lescaut ne fut pas moins laborieuse (avec une demi-douzaine de librettistes) et déboucha, elle, sur un triomphe. Les raisons de l’insuccès sont d’abord à chercher au niveau de l’intrigue, qui n’est guère propice aux envolées pucciniennes traditionnelles : une jeune femme, qui aime les hommes et l’argent (acte I), renonce un temps aux avances d’un vieux protecteur pour filer le parfait amour avec un jeune homme (acte II), puis se ravise pragmatiquement quand les factures commencent à tomber, alors que le jeune homme propose de l’épouser (acte III). Pendant ce temps, la femme de chambre emprunte les vêtements de sa patronne (acte I) pour fréquenter les mêmes cafés, où elle fricote avec un poète familier de la maison (acte II). Après un échec « sur les planches » (entre les deux actes), elle renonce à la carrière artistique que lui faisait miroiter son poète pour retourner au service de son ancienne maîtresse (acte III). On est donc bien loin des drames qui font pleurer Margot, mais on n’est pas davantage dans la franche comédie à la Gianni Schicchi : ici, c’est le doux-amer qui domine, et Puccini n’est pas aussi à l’aise dans l’art de la demi-teinte. Il ne retrouve d’ailleurs pas ici la géniale inspiration mélodique qui a fait son phénoménal succès. Le livret accuse lui aussi des faiblesses : le premier acte est désespérément long pour ce qui s’y passe et peu de place est laissée à des airs de coupe traditionnelle ; une douzaine de chanteurs n’ont d’ailleurs quasiment rien à dire. Enfin, la comparaison (peu flatteuse) avec La Bohème est inévitable : même brasserie parisienne à l’acte II, même liaison parallèle du second couple …..
Ceci étant dit, on ne peut pas non plus n’écouter que Tosca ou Turandot toute sa vie et cet enregistrement vient incontestablement à point pour combler un vide dans la vidéographie du compositeur, nous permettant de découvrir une facette inhabituelle mais attachante de celui-ci au travers d’un ouvrage plus léger que ses drames habituels.
Dans un rôle qui lui va comme un gant, Roberto Alagna est parfait de naturel et de fraicheur, dispensant un timbre ensoleillé d’une jeunesse encore remarquable quoique 12 années soient passées depuis son enregistrement studio avec Angela Gheorghiu. Le style est parfait, d’autant que le personnage rappelle certains de ces demi-caractères de l’opéra français où le ténor est particulièrement à l’aise. Dramatiquement, le personnage est d’une grande émotion, sans histrionisme, comme si le « vrai » Roberto sentait venir la fin de sa relation sentimentale avec Angela. Un sans faute.
 Angela Gheorghiu ne se situe pas tout à fait sur les mêmes sommets. Le personnage est également crédible, à la plastique impeccable, mais certaines poses sonnent faux à force d’être surjouées. Musicalement,  le soprano peine un peu au premier acte, écrit trop bas pour ses moyens et dans lequel sa voix manque de largeur. Son air « Chi il bel sogno di Doretta » au premier acte, est d’ailleurs accueilli assez tièdement par le public. Il faut attendre le dernier acte et son final éthéré pour la retrouver au sommet, ses qualités musicales s’alliant alors à une grande justesse dramatique.
Lisette Oropesa et Marius Brenciu forment un couple épatant, plein d’humanité, théâtralement très à l’aise. Les timbres ne sont guère personnels, mais la musicalité est au rendez-vous.
L’immense Samuel Ramey n’est malheureusement plus que l’ombre de lui-même : la voix est désormais bien usée et affiche un vibrato incontrôlé ; dramatiquement, la basse américaine n’a aucune possibilité de compenser dramatiquement ses problèmes vocaux tant le personnage est anecdotique.
A la tête d’un orchestre du Metropolitan Opera en très bonne forme, Marco Armiliato offre une direction excellente où l’on appréciera en particulier le soin apporté à accompagner amoureusement ses chanteurs sans nuire à l’équilibre dramatique de l’ouvrage.
La production de Nicolas Joel est une version luxueuse de celle vue à Toulouse et à Paris, très esthétique et très spectaculaire, parfois au détriment du réalisme de l’action (dans la brasserie, les personnages s’entassent sur les coulisses laissant seuls sur la scène les deux couples attablés).
La prise de son manque d’homogénéité, les chanteurs passant plus ou moins bien suivant leur position sur la scène. La captation vidéo est en revanche remarquable, la multiplicité des caméras permettant une grande variété de plans : un travail remarquablement professionnel qui permet de suivre cet opéra comme un film.
Cheval de bataille du couple Alagna et Gheorghiu durant quelques saisons, l’hirondelle s’est à nouveau envolée. Reste ce beau DVD qui nous permet d’en apprécier le charme discret, celui d’une Puccini tout différent de ce celui que nous connaissons habituellement.
 
 
Placido CARREROTTI
 

 

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