Une éblouissante mascarade

Tutti in maschera

Par Yonel Buldrini | jeu 21 Janvier 2010 | Imprimer
Le "Teatro dell'Opera Giocosa", alors basé à Gênes, commença par tirer de l'oubli l'intéressant Aureliano in Palmira de Rossini, redécouvrant dans son nouveau fief du Teatro Chiabrera de Savone nombre d'opéras fort intéressants, comme Caterina di Guisa de Carlo Coccia ou Medea de Giovanni Pacini.  En 2007 c'était le tour du grand succès de Carlo Pedrotti (1817-1893), Tutti in maschera, auquel nous consacrions un dossier enthousiaste.
S'il nous fut alors loisible de présenter l'auteur, sa triste fin, et la période mal connue de l'opéra italien entourant Tutti in maschera, il ne nous fut pas possible de parler du livret, c'est pourquoi le présent article en comporte un résumé, certainement utile au public de langue française non aidé par les sous-titres en italien et en anglais.
Il faut savoir que "la maschera" signifie aussi bien "le masque" que "le personnage masqué ou costumé". Notamment, l'ouvreuse ou le contrôleur de théâtre sont toujours désignés comme "la maschera" car dans certaines maisons prestigieuses comme le Teatro San Carlo de Naples, on peut en voir en livrée Louis XV et donc costumés !  L'invitation sympathique composant le titre peut donc être traduite en : Tous masqués ou Tous costumés.
L'ouverture donne déjà la chair de poule par sa séduisante musique conjuguant vivacité de rythme et mélodie sentimentale et chaleureuse, désespérément passionnée. La personnalité de Pedrotti s'y dessine, unissant une mélancolie, une sentimentalité à la Donizetti, retouchées d'une immédiateté verdienne. Le résultat est une musique irrésistible, sur laquelle doit se précipiter tout amateur de Bellini-Donizetti et de Verdi jusqu'à La Forza del destino... D'autant que pour notre bonheur, de l'ouverture au finale, le chef Giovanni Di Stefano ne faillit jamais dans une exemplaire justesse de tempo, complètement au service du compositeur.
L'acte premier commence par un choeur pimpant venu commenter la catastrophique soirée d'opéra de la veille, en présence du poeta (le librettiste), interprété par l'efficace basse Massimiliano Viapiano, qui se fait tout petit en entendant les disgracieuses épithètes qu'on lui attribue... Il se met bientôt à une commande, un sonnet pour la prima donna mais voici le Cavalier Emilio, amoureux de celle-ci et lassé de sa coquetterie au point de payer le librettiste afin qu'il écrive "contre elle" !  Le violoncelle souligne de sa sonorité douce-amère, la clarinette soupire, le cor intervient avec mélancolie : c'est l'air du ténor, bien servi par David Sotgiu, à la belle voix légère mais chaleureuse.
Don Gregorio, le "Maestro di musica" (le compositeur), est la basse Domenico Colaianni, au timbre un peu aigre mais clair et bien sonnant, qui de sa diction exemplaire attaque un air fort sympathiquement dulcamarien, narrant ses infortunes qui l'ont décidé à partir pour la Turquie.
Le second tableau nous présente d'emblée les deux personnages féminins, Dorotea, le mezzo-soprano Annamaria Gemmabella dont nous reparlerons au moment de son air, et Vittoria, qui se voit déjà gratifiée d'un air délicieux, venu tout droit d'un opera seria, dans lequel elle exprime sa tristesse à la pensée que son soupirant Emilio courtise Dorotea... qui entend tout ! L'idée consolatrice de pouvoir se bercer d'illusion est le prétexte à une cabalette à la virtuosité limitée laissant la place aux soupirs très donizettiens de la clarinette. Vittoria, dite Regina (Reine), est la prima donna, interprétée ici par le soprano Yolanda Auyanet, au joli timbre souple et limpide, dont la tendance à se durcir dans l'aigu n'entache pas l'efficacité plaisante. Un charmant duo avec Emilio rassure Vittoria, tandis que Don Gregorio fait son entrée et que s'ensuit —merveille de l'opéra romantique italien— un concertato ou ensemble concertant. Si le début en est mélancolique, lorsqu'il s'anime curieusement, Pedrotti trouve le moyen de lui laisser sa saveur sentimentale et chaleureuse !  Se croyant trahi, Don Gregorio ne sait dire que "Divorzio !" et le ténor lance alors la stretta finale, irrésistible galop de l'ouverture, donnant toujours le frisson en son compromis de vivacité entraînante mais sentimentale au possible.
L'acte II débute par un choeur tout à fait sympathique en ce qu'il mêle les styles de Un Giorno di regno et de L'Elisir d'amore et chante les louanges de Abdalà, riche impresario de Damas. Paolo Bordogna, baryton à la voix un peu rugueuse mais chaleureuse, fait alors son entrée et glorifie "la bella Italia" sur un plaisant rythme de valse !  Il a remarqué "la regina" et tente de la courtiser : il y a de la place dans son sérail... mais elle veut régner seule et se propose de faire son affaire de ce Turc, un homme comme les autres ! et Pedrotti s'amuse à placer dans leur duo, d'irrésistibles montées chromatiques débordant de sentimentalité moqueuse...
Sur un rythme comique de mazurka, Dorotea exprime son plan pour émouvoir le Turc et l'accompagner à Damas afin de faire carrière ; la mazurka devient valse piquante pour le refrain de ses certitudes de séductrice. On a alors la pleine mesure du talent de Annamaria Gemmabella, mezzo-soprano au beau timbre à la fois chaleureux et brillant. Don Gregorio présente la troupe afin que Abdalà sache qui il engage. La découverte à terre d'un billet invitant une mystérieuse femme au bal masqué de ce soir, suscite un admirable concertato constituant le début du Finale Secondo, où tous reprennent la chaleureuse phrase du ténor. Discret, Abdalà explique que le billet était destiné à une Française aperçue la veille au théâtre. Il déclare les engager tous et les invite à le retrouver au bateau pour Damas. La joie générale s'exprime en une belle valse rapide, curieusement douce et veloutée, comme si Pedrotti s'était mis en devoir d'exprimer le fait que chacun se réjouissait intérieurement.
A l'acte III, situé dans l'un des salons du Gran Teatro La Fenice, le bal masqué s'ouvre sur l'un des rythmes de l'ouverture puis Vittoria chante l'air charmant de la fleuriste en laquelle elle est déguisée. Don Gregorio, empêtré dans un costume à la turque se demande toujours à qui était adressé ce maudit billet. Son costume trompe d'ailleurs tous ceux qui l'aperçoivent et le prennent pour Abdalà. Dorotea paraît, endossant le domino noir à ruban bleu de ciel, signe de reconnaissance indiqué sur le billet, bien décidée à démasquer la réelle femme. Don Gregorio noircit alors sa voix pour paraître Abdalà, tandis qu'il reconnaît bien son épouse !  il doit supporter les compliments qu'elle adresse au Turc et lorsqu'il se hasarde à lui demander après son "povero marito", elle se lance dans un portrait peu flatteur !  Il se démasque alors mais elle ne perd pas pied, lui déclarant qu'elle se venge ainsi de certaine Lisetta... Le rythme musical piquant est toujours chargé d'une sentimentalité-marque de fabrique Pedrotti. Don Gregorio fuit en rencontrant un autre Turc ! ce n'est pas encore Abdalà, mais le Cavaliere Emilio, bien décidé à savoir qui se cache sous le domino à ruban azur... Vittoria entre, ainsi grimée précisément, et demande au Turc l'annulation de son contrat, le faux Turc en profite pour se renseigner : elle aime donc vraiment le Cavaliere ? Sur sa réponse éperdue, Emilio se démasque et c'est un tendre duo.
Trois Turcs se rencontrent ensuite... et tirent l'épée courbe !  la plainte du ténor domine le trio où la colère d'Abdalà provoque la crainte de Don Gregorio... proposant de se prosterner comeme devant "Maometto" !  Lorsque les Italiens se démasquent, Abdalà demeure perplexe puis ressent une illumination : "Ces femmes, messieurs, / Nous ont mené par le bout du nez." Les "trois Turcs" s'entendent à présent pour mystifier tout le monde. Finalement, Abdalà se montre beau joueur, acceptant que Vittoria déchire son contrat et quitte la scène pour épouser "il Cavaliere Emilio". Entourée de tous et du "Coro del Teatro dell'Opera Giocosa" ayant bien rempli son rôle un peu en retrait, elle chante alors un air final d'abord tendre, puis une éblouissante cabaletta faisant refermer le rideau sur un opéra superbe, dont pas un instant n'est de trop.
La mise en scène de Rosetta Cucchi choisit des costumes 1920-30 pour les deux premiers actes et nous offre la belle susrprise d'adopter pour le bal masqué constituant le troisième acte, ceux de l'époque originale du livret et donc de Carlo Goldoni. Au moment même où nous remarquions que cette production semblait exempte des vulgarités fleurissant dans les mises en scène d'aujourd'hui, Vittoria fait tournoyer la pièce de lingerie féminine la plus intime et la lance à la face du Turc, évidemment ébloui. Cette déplorable faute de goût passée, la sobre gestuelle des chanteurs suffit à faire vivre cette joyeuse et sympathique intrigue.
L'on ne redira jamais assez le mérite de la Casa Bongiovanni, rendant justice aux chefs-d'oeuvre passés de mode, et puisse du haut du Ciel l'infortuné Carlo Pedrotti, qui jugeait si sévèrement ses opéras au point d'en interdire l'exécution, les retirant de la scène comme il se retira désespérément de la vie, être bienheureux pour le bonheur qu'il nous donne !
 
Yonel Buldrini

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.