L'amour en cuissardes

Stradella

Par Laurent Bury | jeu 24 Juillet 2014 | Imprimer

Un opéra de César Franck ? Vous êtes sûr ? Mais bien entendu : Hulda, sombre tragédie scandinave créée à Monte-Carlo quatre ans après la mort du Pater Seraphicus. Autre chose ? Oui. Un opéra-comique jamais monté, Le Valet de ferme. Un drame lyrique inachevé, Ghisèle. Et une partition piano-chant, avec des indications d’orchestration, conservé à la BNF : Stradella, vraisemblablement composée vers 1841-42, mais enfouie à jamais dans les tiroirs du maître. Le compositeur flamand Luc van Hove l’ayant orchestrée, il y avait là a priori de quoi faire l’événement pour l’ouverture de la saison 2012-2013 de l’Opéra royal de Wallonie. De plus, la ville de Liège avait pris soin de concocter une production, sinon à 100%, du moins à 70% belge, comme elle en a le secret (voir le Guillaume Tell de Grétry chroniqué récemment). D’où vient alors que l’on déchante ?

L’opéra lui-même n’a rien d’impérissable, mais l’on s’y attendait un peu. Quelques belles mélodies, des passages plus inspirés que d’autres, et le travail de Luc van Hove est tout à fait convaincant, dans le sens où il ne se fait pas remarquer : il se laisse oublier, comme si l’on entendait une véritable œuvre du XIXe siècle, sans audace particulière dans ses choix instrumentaux. L’orchestre de l’Opéra royal de Wallonie dirigé par Paolo Arrivabeni (l’un des rares non-Belges de l’équipe) offre une bonne prestation, là où le chœur maison semble parfois pris en défaut dans les moments les plus délicats. Encore qu’il faille peut-être incriminer une dimension essentielle de cette production : le spectacle conçu par Jaco Van Dormael, récompensé à Cannes par une Caméra d’or en 1991 pour Toto le héros.

Stradella constituait sa première mise en scène d’opéra, la seule jusqu’ici. La patte du cinéaste est tout à fait visible, dans la manière de composer des images sur un vaste fond de ciel nuageux. Surtout, pour cet opéra dont l’intrigue se situe à Venise, Van Dormael a eu l’idée d’immerger tout le plateau, seuls quelques pontons permettant de le traverser à pied sec. Cela nous vaut de magnifiques tableaux, notamment au premier acte où le duo du héros et de sa bien-aimée se déroule en partie à contre-jour et se reflète dans l’étendue liquide. Au dernier acte, le metteur en scène ayant décidé de faire mourir les amoureux (alors que le livret les maintenait en vie), leur noyade est réalisée de façon tout à fait frappante, par le biais d’un miroir qui nous les montre sous les eaux. Mais là où rien ne va plus, c’est au deuxième acte : l’héroïne, enlevée par les sbires du Duc de Pavie, est enfermée dans un logis somptueux. Hélas, l’acqua alta fait des ravages, et les appartements en question sont eux aussi inondés, de sorte qu’on y patauge laborieusement et que le moindre déplacement y devient difficile. Les choristes sont carrément en cuissardes, équipés de parapluie ou de capes de pluie, et se débattent dans des hauteurs d’eau variable, ce qui ne favorise évidemment pas la précision de leur interprétation. Autrement dit, une idée-choc dont la réalisation connaît des hauts et des bas ; pour une découverte totale, une production collant davantage au livret n’aurait pas forcément été malvenue.

Quant aux solistes, l’équipe pur-belge suscite autant de réserves que de compliments. Seul interprète féminine (le personnage travesti de Beppo, très épisodique, est ici confié à un homme), Isabelle Kabatu possède une voix ample et généreuse, mais son désir de couvrir le son la pousse à négliger l’articulation, si bien qu’on ne comprend pratiquement rien de ce qu’elle chante. Coiffé d’une perruque dont les longs cheveux sont en partie tressés, Marc Laho brille au contraire par une diction assez admirable ; chez lui, c’est la voix qui ne répond plus toujours avec autant de souplesse que par le passé. Les années comptent aussi pour Philippe Rouillon, Belge honoraire par sa présence régulière à Bruxelles ou à Anvers : affublé d’une collerette de ballons noirs, il défend son rôle de méchant avec une certaine prestance mais la voix a perdu de son brillant. Werner Van Mechelen n’a que fort peu à chanter, ce qui est regrettable compte tenu de ses qualités bien connues par ailleurs.

 

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