Scénario moderne pour musique ancienne

Don Giovanni

Par Frédéric Platzer | lun 24 Juin 2013 | Imprimer
 
Voici enfin parue l’édition DVD de la captation du Don Giovanni mis en scène par Dmitri Tcherniakov telle que les chanceux ont pu la voir en juillet 2010 au Festival d’Aix-en-Provence et les autres sur Arte quelque temps plus tard. On se souvient du certain émoi qu’avait provoqué ce spectacle en raison d' options a priori iconoclastes. Le metteur en scène avait osé chambouler les rapports entre les personnages – pourtant très clairement établis par le librettiste – appartenant à l’origine à des classes sociales différentes, pour en faire une sorte de huis clos familial se déroulant dans un unique lieu, la bibliothèque d’une grande demeure bourgeoise d’une capitale européenne non précisée. A partir de ce postulat, un des membres de la famille – Don Giovanni – va en perturber l’équilibre quelque temps avant d’en être finalement rejeté et devenir l’objet d’une machination qui le laissera à terre, au sens propre. En second lieu, ce qui a pu surprendre ou choquer les plus conservateurs des spectateurs est le fréquent décalage entre ce qui est chanté et ce qui est joué : Tcherniakov s’est ainsi amusé à placer du second degré dans la bouche de ses personnages comme dans le premier air de Donna Elvira (Kristine Opolais) « Ah, qui mi dice mai » où cette dernière semble se moquer de Don Giovanni. Il inverse également parfois les situations ; ainsi, au début, juste après l’air de Leporello, Donna Anna, en tenue très légère (Marlis Petersen somme toute convaincante), veut retenir Don Giovanni auprès d’elle, ce qui ne va pas sans causer un problème de compatibilité avec la scène où elle va le reconnaître comme étant son agresseur et raconter à Don Ottavio (Colin Balzer en clone du général Jaruzelski qui réussit à être poignant même à moitié nu) sa mésaventure. Les exemples pourraient se multiplier. Même le Commandeur n’est pas épargné : il meut bien au début de l’œuvre mais ce n’est pas lui qui revient à la fin, le côté surnaturel et punition divine de l’histoire étant complètement gommé. Au final, scéniquement, l’ensemble tient assez bien la route, en dépit de quelques invraisemblances (Zerlina - Kerstin Avemo - est ici la fille d’un premier lit de Donna Anna et Donna Anna est la cousine de Donna Elvira), déshabillages ou parties de jambes en l’air peut-être parfois dispensables.
La distribution est très convenable avec éventuellement une faiblesse vocale à souligner du côté du Commandeur, les rôles étant toutefois bien attribués car les chanteurs sont presque plus des comédiens sachant chanter que des chanteurs sachant jouer la comédie ! Bo Skovhus est parfait dans le rôle-titre, interprétant un Don Giovanni sur le retour ayant perdu de sa superbe et sombrant peu à peu dans l’alcoolisme et la folie. Quant au Leporello de Kyle Ketelsen (ici, un membre éloigné de la famille), que nous retrouverons à Aix cette année dans la reprise de l’œuvre dirigée cette fois par Minkowski, il apporte à l’ensemble une certaine jeunesse et une légèreté qui font du bien dans l’atmosphère parfois pesante de la pièce.
Concernant la direction de Louis Langrée et la prestation de l’orchestre baroque de Fribourg (sur instruments anciens, donc), il n’y a rien à en dire si ce n’est pour décerner des louanges : c’est vif, nerveux, dynamique et bien enlevé.
Le second DVD contient un bonus de près d’une demi-heure dans lequel Tcherniakov explique sa vision de l’œuvre et les chanteurs relatent leur travail face à cette mise en scène peu académique.
Pour conclure, il est assez évident que Tcherniakov (né en 1970) est l’un des metteurs en scène les plus inventifs et doués de sa génération, sa vision de cet opéra de Mozart le démontrant bien. Il lui reste encore à gommer quelques petites imperfections avant de nous délivrer des versions tout autant modernes et perturbantes qu’incontestables des chefs-d’œuvre de l’art lyrique dont nous croyons tous avoir fait le tour et qu’il nous présentera de manière inédite. En attendant, ce double DVD est incontestablement un des jalons importants de sa carrière.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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