Whisky et nada !

Rise and Fall of the City of Mahagonny

Par Catherine Jordy | jeu 27 Octobre 2011 | Imprimer
 
Pour ses débuts à la direction du Teatro Real de Madrid, Gérard Mortier a fait un pari très risqué : celui de programmer une œuvre radicale, entre théâtre et opéra, brûlot anticapitaliste et iconoclaste, contestataire jusqu’au nihilisme… Pure provocation et hostilité gratuite pour augurer de la relation à venir avec le public madrilène ? Plutôt, au vu de la production, l’occasion d’une réflexion fine et intelligente sur les temps présents – le sujet est brûlant d’actualité et fait écho au mouvement des Indignés partout dans le monde et surtout, intéressant hasard, celui initié à la Puerta del Sol. Il s’agit d’une vraie réussite pour un opéra délicat à monter et à mettre en valeur. La direction d’orchestre, la mise en scène et le choix de la distribution contribuent à l’équilibre de l’ensemble.
 
Le choix de la Fura dels Baus avec Carlus Padrissa et Alex Ollé à leur tête est particulièrement audacieux. Depuis 1979, cette compagnie explore les possibles de représentations théâtrales globales, utilisant les principes du théâtre de rue, de la vidéo, des technologies les plus modernes et de toutes sortes de jeux, dont ceux du théâtre nô… Loin de la débauche d’effets visuels auxquels la troupe nous a habitués (comme pour leur sublime Tétralogie de Valence, disponible en DVD), les vidéos sont ici réduites au strict minimum au profit d’un univers glauque voire sordide habilement éclairé jusqu’à sublimer l’énorme tas de détritus sur lequel s’ouvre le spectacle. À la fois sobre et foisonnante, fourmillant d’idées et de références, la mise en scène est constamment inventive, juste et pertinente. Mahagonny est une ville créée de toutes pièces en plein désert par trois fuyards cherchant à échapper à la police ; les plaisirs y deviennent obligatoires (bâfrer, baiser, boxer et boire) et le crime le moins pardonnable, puni de mort, consiste à ne plus avoir d’argent pour payer son whisky. Sur le tas d’ordures d’où émergent des créatures (entre larves et terroristes en combinaison de camouflage) va s’installer un terrain de golf avec mobilier de piscine de plastic pour nouveaux riches façon téléréalité. Au moment où les héros écœurés cherchent à s’enfuir sur un radeau de fortune, les mouvements de foule imitent à merveille le roulis et magnifient un tableau digne de Géricault. On l’aura compris, l’ambiance visuelle oscille en permanence entre le trash et le sublime, entre l’hyper contemporain et l’intemporel, le mécanique (la mangeoire d’élevage en batterie où se déroule le festin, par exemple, ou encore la scène de copulation en groupe, impayable !) et l’humanité la plus convaincante. Il faut saluer le jeu des chanteurs comédiens, tous admirablement dirigés et profondément crédibles, comme il se doit pour un opéra où le théâtre tient une place aussi fondamentale.
 
Measha Brueggergosman dans le rôle de Jenny crève tout particulièrement l’écran (remarquables prises de vues pour un DVD où le spectateur est plongé dans l’action, selon un principe fondateur de la Fura dels Baus) : aux qualités de comédienne s’ajoutent la rondeur et la sensualité d’une voix qui conduisent d’aucuns à la comparer à Jessye Norman. Parfaitement à l’aise dans son costume de collants déchirés pour se transformer en guêpière sordide et captivante à la fois, la soprano nous montre « the way to the next whisky bar » avec un détachement nihiliste et décadent, mais habité, que n’auraient sans doute pas reniés ni Jim Morrison ni aucune chanteuse de cabaret, de Dietrich à Ingrid Caven. Si la célèbre Alabama Song est normalement interprétée en anglais comme l’avaient voulu Brecht et Weill, c’est aussi le cas du reste du livret, impeccablement traduit de l’allemand vers l’anglais par Michael Feingold (« Or fin », un nom prédestiné !). En parèdre de Jenny, Michael König campe un Jim Maclntyre royal, si l’on ose dire… Lyrique, puissante, charnelle et toute en subtiles notations, la voix du ténor rayonne et couronne une prestation scénique impeccable. Jane Henschel est une Léocadia Begbick épatante, terrifiante, même, en grande forme vocale. Donald Kaasch propose un Fatty « Bookkeeper » cynique à souhait quand Willard White excelle enTrinity Moses. Le trio fondateur de Mahagonny est tout particulièrement remarquable dans les ensembles. D’ailleurs, il faut saluer les chœurs, toujours justes et exceptionnellement bien dirigés. Les rôles secondaires sont de bons supports et ajoutent encore à l’harmonie générale d’une distribution vocale de qualité.
 
À la tête du symphonique de Madrid, Pablo Heras-Casado parvient à tirer le meilleur de la partition de Kurt Weill et en fait ressortir toute la richesse et la variété. Tour à tour populaire ou savante, brutale ou apaisée, la musique est celle d’un véritable opéra et notre jeune chef le fait formidablement entendre. Au final, ce bijou est très loin d’être une baudruche vide. Sombre et désespérée, la production rend habilement hommage à ses créateurs et on se dit qu’une prochaine vision du DVD permettra de saisir d’autres aspects d’une œuvre riche à foison. Un seul vrai regret : l’absence de bonus. Un entretien avec Padrissa et Heras-Casado, par exemple, aurait été le bienvenu…
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