Religieusement blonde

Thaïs

Par Jean-Marcel Humbert | sam 24 Avril 2010 | Imprimer
Cette production de Thaïs au Metropolitan Opera a été saluée comme une immense réussite. Avant d’être distribuée en DVD, la présente captation a été projetée en haute définition dans quantité de cinémas à travers le monde, précédée d’une aura quasi religieuse : Renée Fleming était – enfin – LA Thaïs dont rêvait Massenet : le rôle trouvait – enfin – en elle son interprète idéale. Or rien n’est moins sûr, car d’une part, c’est faire fi des grandes cantatrices du passé, et d’autre part, c’est considérer que l’image saint-sulpicienne très guimauve que donne la Fleming correspondrait à une réalité à la fois historique, religieuse et psychologique. Qu’en est-il vraiment ?
Pour ce qui est des grandes interprètes du personnage de Thaïs, nous ne citerons que Renée Doria au style aujourd’hui un peu suranné, Andrée Esposito pour sa fameuse photo dénudée, Leyla Gencer, Magda Olivero, Virginia Zeani, Raina Kabaivanska, Beverly Sills et même Montserrat Caballe. C’est dire que tous les genres sont représentés… Et pour Nathanaël, on pense bien sûr à Robert Massard et Gabriel Bacquier.
Renée Fleming avait déjà enregistré l’œuvre sur CD avec Thomas Hampson sous la direction d’Yves Abel : mais ici, la prestation en direct ne facilite bien évidemment pas sa tâche. C’est dans l’ensemble plutôt bien chanté, mais l’usure du temps se fait déjà sentir. Certaines notes sont criées (le Toi qui brave Vénus est accroché de justesse), et parfois à quelques commas de la justesse ; d’autres passages sont poitrinés (J’ai l’âme vide). Mais de temps en temps, une note filée « à la Caballe » vient subjuguer les spectateurs.
Si la partie vocale est encore très professionnelle, son jeu scénique reste son grand point faible. Éternel sourire angélique sur les lèvres, l’air de ne pas tout comprendre de ce qui se passe (surtout à la fin), s’exprimant dans un français approximatif souvent proche de la bouillie, elle évolue au gré de l’action, écervelée, narcissique, puis vaguement débile, même parfois vulgaire. Elle paraît se contenter de coller à la suite des morceaux de personnages peu crédibles : son Dis-moi que je suis belle fait irrésistiblement penser à la méchante reine de Blanche-Neige consultant son miroir magique, et l’on ne croit pas un seul instant à sa conversion, non plus qu’on en comprend véritablement les raisons. D’ailleurs, elle part au couvent comme si elle allait faire ses courses chez Tiffany. On ne peut lui en vouloir de ne pas avoir suivi les cours de l’Actors Studio, mais il est patent qu’elle brille surtout par un jeu stéréotypé et non intériorisé : la palette de l’actrice et de la cantatrice, en termes d’interprétation scénique, est extrêmement limitée, et il manque ici une plus forte personnalité. Car si, à tous points de vue, c’est toujours plutôt bien, ce n’est jamais parfait, et encore moins exceptionnel.
Pourtant, ce n’est pas faute, pour Thomas Hampson, de se donner du mal… Il est, avec l’excellent Alain Vernhes, le point fort de la distribution. Présence, intériorité (ce qui manque justement le plus à Renée Fleming), humanité, qualité de la diction et du chant, sens des nuances, on a là un interprète exceptionnel du rôle d’Athanaël, à la fois tourmenté et illuminé. Mais plus il habite son personnage, plus il creuse le fossé le séparant de l’interprète de la femme à la fois adorée et abhorrée. Le Nicias de Michael Schade reste en permanence les yeux scotchés au chef, et sa voix est plutôt désagréable. Les autres chanteurs sont de second ordre, et n’apportent rien de très intéressant à l’ensemble. La direction d’orchestre de Jesús López-Cobos est plutôt bonne globalement, et souvent élégante, même s’il a parfois du mal à recréer une véritable atmosphère.
Il faut dire que la production ne l’y aide pas beaucoup. On a tout d’abord l’impression, comme souvent au Met, d’avoir sous les yeux un produit typiquement hollywoodien. Pourtant, les références cinématographiques américaines sont inexistantes, puisqu’à part quelques courtes bandes datant des débuts du muet, seul un film polonais a été tourné à partir de l’argument d’Anatole France (qui, soit dit en passant, a quand même été mis à l’index en son temps par le Vatican). La transposition dans notre monde contemporain (soirée mondaine où les invités arrivent coiffés du némès pharaonique, mobilier chic 5e Avenue genre copies du style Empire) n’est pas forcément gênante, si ce n’étaient deux choses : d’une part les décors hideux d’Alexandrie, genre boîte de nuit branchée mais mal éclairée avec de grandes zones d’ombre, où quasiment tout est doré y compris les palmiers, sans doute pour bien montrer la vaine richesse de la ville… ; et d’autre part le manque d’unité apporté par les robes de Christian Lacroix : car, comme à une époque pas si éloignée où les divas se déplaçaient avec leurs propres costumes de scène, Renée Fleming a ses propres robes qui, pour extraordinaires qu’elles soient (genre Barbara Cartland), ne sont pas forcément en adéquation avec le reste de la production. Mais les couleurs, les formes (les siennes sont fort belles, on ne peut le nier), les tissus, tout cela lui donne un air sophistiqué et glamour à la Barbie qui en font plus une poule de luxe qu’une prostituée alexandrine.
La captation de Gary Halvorson est assez compliquée pour détourner le spectateur de l’essentiel (ou bien est-ce voulu ?). Les plans et les mouvements de caméra sont médiocres, et le déroulement du spectacle est souvent filmé en direction de la salle, ce qui permet de compter à loisir le nombre de panneaux lumineux des sorties de secours. Et puis, pourquoi une présentation de chaque acte par Plácido Domingo, en anglais, sans traduction ni sous-titres ? Une réalisation pour la télévision ou le cinéma ne fait pas forcément un bon DVD. Mais surtout, pourquoi avoir filmé tous les changements de décor, y compris pendant la méditation (joliment interprétée par David Chan) où l’on voir plusieurs fois Renée Fleming traverser la scène en croisant des techniciens, ce qui n’aide guère à cette méditation qui prend de ce fait un sens décalé proche du slapstick… De même, on la voit sortir de scène après l’éclat de rire de la fin de l’Acte II, à nouveau au milieu des techniciens qui s’affèrent. Tout cela aurait eu sa place dans le bonus, mais ici brise l’action et plombe l’œuvre entière. Dans l’ensemble, non seulement la réalisation ne brille pas par son originalité, mais surtout un problème technique fait que le son des voix chantées, très certainement fait pour de grandes salles et la très haute fidélité, devient très étrange sur un ordinateur : il bouge sans arrêt brutalement d’une manière très désagréable, tant en volume qu’en position, quand le personnage que l’on écoute se déplace. Il est certain qu’à la grande époque des disques Decca, un tel tripatouillage sonore n’aurait pas été imaginable.
Les sous-titres (uniquement pour l’opéra) sont en français, anglais, allemand, espagnol et chinois (l’italien n’aurait-il pas été plus utile que le français ?). Un court bonus de 8 mn ni doublé ni sous-titré (Backstage at the Met) présente des interviews par Plácido des principaux interprètes ; Renée Fleming y dit beaucoup de choses intéressantes sur le personnage de Thaïs qu’elle croit faire alors qu’elle n’y arrive pas ; Thomas Hampson est, lui, plus en cohérence avec Athanaël ; les costumières présentent ensuite les 6 robes de Christian Lacroix. La brochure de 32 pages, peu illustrée, propose en anglais, français et allemand un court texte de présentation et l’argument.
En résumé, une captation très inégale à de nombreux points de vue, et qui ne constitue en rien « La revanche d’une blonde » ; mais elle a au moins le grand intérêt de fixer pour la postérité la manière dont on interpréta en 2008 Thaïs au Met. À ce titre, elle constitue un enregistrement déjà historique, qui pourra intéresser les inconditionnels de tel ou tel interprète, mais qui ne prendra tout son sens que dans un temps indéterminé.

Jean-Marcel Humbert
 

 

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