Mélo sans grande émotion

Porgy and Bess

Par Jean-Marcel Humbert | ven 13 Juin 2014 | Imprimer

Opéra ou comédie musicale ? Depuis la création de Porgy and Bess, les deux tendances ont cohabité, donnant naissance à de belles productions. La présente, réalisée par l’Opéra de San Francisco, se veut aller vers l’opéra, avec « la plus belle distribution du point de vue vocal depuis la création », selon le directeur du théâtre, David Gockley (auparavant directeur du Houston Grand Opera). En réalité, les voix ne sont pas aussi séduisantes qu’il le dit, et la production elle-même tire irrésistiblement vers la comédie musicale. A qui la faute ?

Tout d’abord, les personnages principaux sont considérablement déformés par rapport aux références accumulées au fil des décennies. Bess a toujours été une jeune femme sexy, mince et élégante, avec une chevelure sombre*. Dans la présente production, la Bess de Laquita Mitchell est plutôt mure et opulente, espèce de matrone plantureuse, qui déroute autant par son aspect physique que par sa voix aigre, son vibrato envahissant, ses aigus parfois approximatifs et son médium peu audible. L’âge du personnage, nettement plus élevé qu’à l’habitude, a été fixé par le metteur en scène à partir du texte de la fin de l’acte I dans l’île de Kittiwah, quand Bess retombe sous la coupe de Crown et lui dit : « Qu’est-ce que t’attends d’Bess ? Elle se fait vieille maintenant, prends une fille plus fraîche, t’en seras plus content… ». Quant à la couleur de ses cheveux, Crown évoque dans son dernier air une femme rousse, sans jamais nommer Bess ; peu importe, Bess sera affublée d’une perruque rouge flamboyante.

De son côté, Porgy est-il le bel homme claudiquant que l’on a si souvent vu sur sa charrette tirée par une chèvre ? Non, il sera ici un mastodonte mal léché (Eric Owens), avec quand même des éclairs de bonté et d’amour. Autant dire que l’on est loin des tourtereaux genre Roméo et Juliette… Et ni l’un ni l’autre ne touchent vraiment ; dans son rôle de femme soumise, Bess n’engendre guère de sympathie, et Porgy guère plus, sauf à la fin quand il réalise que Bess est partie.

Au-delà de ces questions, la qualité de la captation vidéo est tout aussi déroutante : on se rend compte ici combien un film médiocre peut plomber une réalisation scénique qui semblait en direct pourtant avoir nombre de qualités. Car la vidéo dirigée par Frank Zamacona est impitoyable, mettant en valeur en gros plan tous les défauts qui se fondaient certainement dans la vision générale, dont Christophe Rizoud avait donné un compte rendu plus que favorable.

L’orchestre pâtit également de l’enregistrement en direct, et la mauvaise qualité de la prise de son gomme tous les extrêmes, ce qui a pour résultat d’affadir la partition, de lui retirer ses côtés les plus incisifs. Quant au chef John DeMain, on ne peut lui contester une parfaite connaissance de l’œuvre, mais sa direction est devenue bien routinière… (Celle de Simon Rattle est à côté beaucoup plus intéressante.) Enfin, les « tubes » paraissent rabâchés, sans grand esprit, notamment la berceuse Summertime chantée par Angel Blue, qui en retire tout caractère aérien, voire impalpable.

Mais c’est la médiocrité et les incohérences de la mise en scène de Francesca Zambello (dont ce n’est pas le coup d’essai en termes de contresens) qui certainement ont la plus grande part de responsabilité dans le résultat final. Sous sa direction, tous les chanteurs jouent plus façon comédie musicale, manquent de naturel, ont des gestes stéréotypés, et cabotinent à l’envi (la marchande de fraises, et le vendeur de crabes farcis dont les pattes bougent pour montrer comme ils sont frais !). L’ensemble fait ringard, « province », dans le mauvais et ancien sens du terme. Les interprètes sont plus occupés à chanter qu’à être les personnages : on a l’impression qu’ils n’ont pas été dirigés théâtralement parlant, et qu’ils n’obéissent qu’à une simple mise en place sans invention. Il n’y a guère que Chauncey Packer (Sportin’ Life) qui suscite un peu d’intérêt malgré la répétitivité et l’inconsistance du personnage qu’il essaie de construire. Il a la voix du rôle et de l’abattage, mais il lui manque la suprême élégance vocale et physique de Larry Marshall, et son départ avec Bess à New York est d’une grande vulgarité. Surtout, toute la représentation manque d’émotion, et cette vidéo ne restera donc pas comme une version de référence.

* Film d’Otto Preminger en 1959 (avec Dorothy Dandridge), dans les tournées du Houston Grand Opera et autres, en 1978 au Palais des Congrès Porte Maillot avec Wilhelmina Fernandez (avant le triomphe du film Diva de Jean-Jacques Beineix en 1981), en 1987 au Châtelet, en 1996-1997 à l’Opéra Bastille et en 2008 à l’Opéra Comique.

 

 

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