Piotr aime Nikolaï qui aime Medea

Pique Dame

Par Laurent Bury | lun 21 Mai 2018 | Imprimer

Comme on pouvait le supposer, le DVD de cette Dame de pique amstellodamoise offre incontestablement une plus-value par rapport au spectacle proprement dit, en permettant de remarquer quantité de détails pas nécessairement aperçus en salle, et surtout en favorisant la compréhension : la deuxième, voire la troisième ou la quatrième fois, tout est plus clair… Il n’en demeure pas moins que cette production signée Stefan Herheim, pour suprêmement intelligente qu’elle soit, reste un rien plaquée sur l’œuvre, et nous raconte une histoire bien différente de celle de Pouchkine ou de Modeste Tchaïkovski. C’est l’histoire de Tchaïkovski qui nous est présentée, histoire un peu fantasmée, à la Ken Russell dans Music Lovers : en résumé, Piotr Ilyitch alias le prince Eletski aime Nikolaï (Figner, le créateur du rôle d’Hermann) qui aime – peut-être un peu quand même – Medea (Figner, son épouse, créatrice du rôle de Lisa). Et toute l’intrigue se déroule comme une sorte de vision ultime du compositeur à l’instant où il but le verre d’eau fatal porteur du choléra. Avec une virtuosité stupéfiante, on va et vient entre deux époques – le dernier quart du XIXe siècle et le milieu du XVIIIe –, les jeux d’écho, de correspondance et de reflet se multiplient, entre les personnages et les chœurs, et entre les personnages eux-mêmes, le tout nous situant dans l’univers mental d’un Tchaïkovski tourmenté par sa créativité, perturbé par sa sexualité. Le spectacle est beau, fort, animé, la direction d’acteurs est excellente, mais l’on ne saurait recommander cette version à qui voudrait simplement découvrir La Dame de pique.

Ces réserves posées, il faut reconnaître les immenses mérites musicaux de ce DVD. En tête de distribution, le meilleur Hermann actuel, Misha Didyk, maître de toutes les facettes de son personnage, impressionnant dans sa folie et dont le chant ne cède jamais à la facilité ou au débraillé ; on saluera aussi la prestation du ténor qui se plie à tout ce qui lui demande la mise en scène (gâterie initiale offerte à Tchaïkovski et traverstissement en Catherine II inclus). Ni monstre extra-terrestre ni petite vieille pas assez méchante, Larissa Diadkova est une comtesse tout en finesse, qui retrouve jeunesse et sensualité lorsqu’elle chante l’air de Grétry. Indépendamment de la beauté de la voix, saluée notamment dans ses incarnations verdiennes, Vladimir Stoyanov réalise une véritable prouesse d’acteur : à part durant un court moment où il est remplacé par un figurant, son Eletski-Tchaïkovski est présent en scène d’un bout à l’autre du spectacle : il sera l’un des rares rescapés à participer en janvier prochain à la reprise londonienne de cette production, dont il est l’indispensable pilier. Svetlana Aksenova avait été à Amsterdam une magnifique Fevronia dans Kitège : elle est cette fois une Lisa idéale, avec le juste degré d’engagement, la largeur vocale nécessaire et le caractère juvénile voulu. Alexey Markov est un Tomski parfait, totalement idiomatique – dans sa chanson du dernier acte, notamment – mais sans jamais rien de pesant dans le jeu. Anna Goryachova fait regretter que le rôle de Pauline disparaisse après sa prestation en Milovzor au troisième acte. Et l’on pourrait continuer ainsi en détaillant le moindre second rôle, chacun campant un personnage à part entière, avec une voix irréprochable (même Macha la servante mérite une mention spéciale).

Quant à l’orchestre de Concertgebouw, il est somptueux, et admirablement dirigé par Mariss Jansons, dans un répertoire où le chef letton est souverain. Le chœur du DNO est impeccable. Autrement dit, une référence dans la vidéographie, mais certes pas pour une première initiation.

 

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