Péplumissimo

Aïda

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 10 Novembre 2011 | Imprimer
 
Il n’est guère d’opéra qui ait eu autant de chances qu’Aïda dans le domaine des captations vidéo de qualité : Toscanini en concert (1949), et nombre d’autres intégrales en représentations, sans parler du film culte avec Sophia Loren. Mais la présente édition a pour particularité, unique avec Vérone, de proposer la même production que celle déjà éditée en 1989 (Millo, Domingo et Zajick), avec exactement vingt ans d’écart. Il faut croire que l’œuvre se vend bien en DVD, puisque Decca publie le présent DVD moins de deux ans après avoir édité la production de 2007 de la Scala (Urmana, Alagna et Komlosi). Clin d’œil commercial, c’est la photo du même décor pris sous le même angle qui constitue la jaquette à la fois du DVD Deutsche Grammophon de 1989 et du DVD Decca d’aujourd’hui. En tous cas, on ne peut pas résister au plaisir de comparer les deux versions.
 
Que dire de la production de Sonja Frisell et Gianni Quaranta sinon qu’elle est la digne représentante et continuatrice des films péplum de Cecil B. DeMille et autres Howard Hawks. Elle n’a pas vieilli d’un poil (elle date de 1988, créée avec Mitchell et Domingo) puisqu’elle est au premier degré, totalement indémodable, et dernière représentante avec les reprises historiques de la production de Vérone 1913 d’un genre injustement passé de mode : le premier degré absolu. D’ailleurs c’est fort bien fait, les costumes de Dada Saligeri sont pimpants, tout est très propret, il ne manque pas un bouton aux uniformes, et Radamès arrive sur un char tiré par un cheval. Seule la chorégraphie a été changée (peut-on dire modernisée ?), celle d’Alexei Ratmansky remplaçant, sans être ni novatrice ni intéressante, celle de Rodney Griffin.
 
La grande triomphatrice de la soirée est évidemment Dolora Zajick, Amnéris de feu. Elle explique que pour jouer aussi souvent ce rôle (plus de 250 fois en 20 ans), elle continue de fouiller toutes les composantes du personnage, et c’est vrai que, pour l’avoir vue souvent sur scène, elle est la seule à vraiment surprendre chaque fois : il n’est que de la voir ici susurrer avec sadisme à Aïda le « Radamès vive ! » que tant de cantatrices assènent avec violence, et son désespoir muet face à l’indifférence de Radamès à la fin de la scène du triomphe malgré les regards langoureux qu’elle lui lance. Bien sûr le costume a été changé et elle n’a plus la voix de 1989 (elle a 57 ans au moment de la présente captation), bien sûr, elle surjoue parfois un peu, mais tout cela reste somptueux, la plus grande Amnéris depuis Cossotto.
 
Violeta Urmana n’est certainement pas la meilleure Aïda du moment, et elle est même ici inférieure à la captation de la Scala en 2007. Elle qui a commencé comme mezzo (elle a même chanté Amnéris) ne chante soprano que depuis 2003. Pourtant, ses graves ne sont pas des plus beaux, et surtout les aigus sont souvent criés. Capable de nuances, elle n’en est pas moins parfois en lutte avec la justesse : femme fatale plus que jeune esclave, elle reste quand même plausible, mais n’arrive pas à surpasser Aprile Milo. Il en est de même, question justesse, pour Johan Botha qui ne peut rivaliser avec Domingo ; lui qui a commencé comme baryton ne donne même pas la phrase finale à l’octave inférieure du « Celeste Aida ». Souvent un peu potiche, il arrive néanmoins à être plus intéressant qu’Alagna dans le rôle. Carlo Guelfi est un Amonasro fidèle à la tradition, Roberto Scandiuzzi un Ramfis tout à fait plausible ; quant à Stefan Kocán, roi très correct, il a été jusqu’à se laisser pousser la barbe pour la tresser de façon un peu ridicule : il a simplement oublié que les pharaons portaient des barbes postiches. La direction musicale de Daniele Gatti est, elle, supérieure à celle de James Levine, sans pour autant soulever l’enthousiasme.
 
En bonus (13 minutes, non sous-titré), on a droit à l’Ève Ruggieri locale, Renée Fleming, qui présente le DVD et interviewe les chanteurs à l’entracte avec tout autant de vacuité. C’est intéressant, on apprend que c’est difficile pour un ténor d’attaquer la représentation directement sur un grand air, qu’il est étonnant que Dolora Zajick arrive toujours à chanter Amnéris 20 ans après sa prise de rôle (pointe de jalousie), et franchement incroyâââble ma chèèère de découvrir qu’une petite figurante de troisième ordre ait réussi à jouer au Met, en trois ans, dans 25 productions différentes ! 
 
La vraie grande qualité du DVD vient des prises de vue époustouflantes de Gary Halvorson : jamais on n’a vu autant d’angles différents, y compris de dessus, des mouvements panoramiques aussi variés, bref, on a vraiment l’impression d’être sur scène avec les chanteurs, et on est tout surpris de retrouver le cadre de scène du Met les rares fois où la caméra prend du recul pour rappeler qu’on est quand même dans un théâtre. L’image et le son, en HD, sont de très bonne qualité. Un petit livret de 24 pages en anglais, français et allemand accompagne ces deux DVD, avec le minimum syndical : distribution, petit texte de présentation, analyse et liste des airs. Le sous-titrage est en 5 langues (anglais, français, allemand, espagnol et – signe des temps – chinois).
 
Ceux qui n’ont pas encore de DVD d’Aïda ont un large choix, puisqu’il en existe une dizaine sur le marché. Pour ceux qui souhaitent privilégier la qualité du film et de l’image d’un grand péplum, pas l’ombre d’une hésitation, c’est le présent DVD qu’il leur faut. En revanche, ceux qui veulent quelque chose de plus recherché ont le choix entre la version précédente du Met avec Milo, Domingo et Zajick en 1989, qui demeure supérieure vocalement parlant à la nouvelle version, la grande tradition de Vérone avec Gencer, Cossotto et Bergonzi en 1966 (en noir et blanc), et la classe et le chic de la production de Zurich avec Stemme, Licitra et D’Intino en 2006.
 

 

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