Où le péché abonde, la grâce surabonde

La Légende de la ville invisible de Kitège

Par Laurent Bury | mar 18 Février 2014 | Imprimer
 
De Kitège, le chef-d’œuvre lyrique de Rimski-Korsakov, l’Occident a tendance à ne retenir que le versant mystique, les extases de l’héroïne – rappelons que le titre complet de l’œuvre est La Légende de la cité invisible de Kitège et de la vierge Févronia – aux dépens de tout ce qui se passe dans les deux villes de Kitège-la-Petite et Kitège-la-Grande, scènes de liesse populaire et de violence extrême à travers l’irruption de féroces envahisseurs tatares. De Dmitri Tcherniakov, on pouvait s’attendre à ce que cette moitié-là ne passe pas inaperçue, et sur ce plan, on ne sera pas déçu ; l’heureuse surprise, c’est que l’autre facette, non plus celle du péché mais de la grâce, l’a également inspiré, même s’il en propose une image désabusée. Là où le seul DVD disponible jusqu’ici optait pour une fidélité distanciée, en respectant la lettre du livret tout en en livrant une vision extrêmement poétique (voir compte rendu), la production amstellodamoise nous convie à une aventure d’après la chute, dans un avenir tout proche, où la transcendance ne relève plus que du rêve, alors que la barbarie est plus que jamais réalité.
« Après ce qui s’est passé sur terre, la vie ne sera plus jamais la même. Chacun vit dans l’attente d’une fin inéluctable ». Voilà le préambule dont Tcherniakov gratifie l’œuvre pour expliquer ce monde étrange, qui juxtapose deux univers : le plein air, avec la forêt de Févronia, jeune fille dont on nous dit qu’elle a fui la civilisation pour se réfugier dans la nature (superbe décor, à la fois naturaliste et exempt de tout kitsch soviétique), et ces intérieurs plus ou moins délabrés où une humanité en perdition s’enferme pour mieux s’entretuer. Et la cité céleste du dernier tableau n’est en fait qu’une version sublimée de la cabane du premier, où Févronia agonisante se croit transportée pour être réunie à ceux qu’elle aime. Tcherniakov se tire admirablement des pièges propres à l’œuvre : les différents animaux convoqués par le livret sont remplacés par quelques humains plus ou moins déshumanisés, et le miracle final n’est qu’un rêve illusoire, les deux anges-oiseaux devenant deux robustes babouchkas-infirmières.
Surtout, cette mise en scène s’appuie sur d’admirables chanteurs-acteurs, dont le jeu confondant fait oublier les éventuelles limites vocales. Si son russe est sans doute le moins idiomatique, au sein d’une distribution largement composée de slaves, John Daszak n’en est pas moins un Grichka Koutierma tel qu’on n’en a peut-être jamais vu. Loin des ivrognes d’opérette, il compose un personnage inquiétant, avec un timbre bien plus séduisant qu’à l’accoutumée (rappelons qu’il vient d’incarner Siegfried à Genève), et jamais sa scène de folie n’aura été aussi vécue de l’intérieur. Avec un médium riche mais des aigus moins amples – on est loin de l’opulence de Tatiana Monogarova dans le DVD Naxos –, Svetlana Ignatovich incarne une Févronia désarmante, aux expressions aussi délicieusement mélancoliques que la Natacha du Guerre et paix tourné par Sergueï Bondartchouk. Maxim Aksenov semble maîtriser sans peine l’héroïsme du prince Vsevolod, auquel il prête un physique ultra-juvénile. Vétéran incontournable, Vladimir Ognovenko est la basse qu’on attend en Bouroundaï, ici devenu un mafieux particulièrement abject ; dans la même tessiture, Gennadi Bezzubenkov est un luxe dans le petit rôle du joueur du guzli. On relèvera aussi les belles interventions de Vladimir Vaneev en prince Youri, d’Alexeï Markov en Poïarok au monologue déchirant, ou de Mayram Sokolova, page transformé en jeune femme hallucinée. Tcherniakov sait aussi faire bouger les foules, et ce talent est précieux pour les nombreuses scènes où apparaît le chœur du Nederlandse Opera, renforcé par le Netherlands Concert Choir. Marc Albrecht, enfin, toujours très à l’aise dans la musique la plus luxuriante des premières décennies du XXe siècle, dirige avec enthousiasme une partition dont l’Orchestre philharmonique des Pays-Bas distille la magie. On attend maintenant en DVD un Coq d’or qui offrirait une alternative à l’antique version du Châtelet, un Sadko moins folklorique que celui du Mariinski ressuscité par Gergiev, et pourquoi pas un Tsar Saltan ou une Fiancée du tsar. Mais il vaut mieux ne pas trop rêver, Tcherniakov lui-même nous en dissuade avec son très noir Kitège.
 
  
 
 
 

 

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