Mythologique !

Elektra

Par Clément Taillia | lun 19 Mai 2014 | Imprimer
 
En ce printemps 2014, les Ateliers Berthier auraient dû accueillir, avec une nouvelle production de Comme il vous plaira, les retrouvailles de William Shakespeare et de Patrice Chéreau, 25 ans après un mémorable Hamlet. Il a pourtant fallu que ce soit Elektra qui signe le testament artistique de l’illustre metteur en scène. Signature triomphale : le public aixois en était sorti à genoux. Dès lors, la tâche du critique devient une gageure, car dire du bien de ce spectacle, c’est être banal, et en dire du mal, c’est être insensible. Voyons plutôt l’œuvre dans l’Oeuvre, Elektra dans le legs de Patrice Chéreau. Elle s’y inscrit avec évidence, aux côtés de toutes ces figures de femmes tourmentées qui excitèrent, tour à tour, l’inspiration du metteur en scène. C’est pêle-mêle Marguerite de Valois, Isolde, la Comtesse de La Fausse Suivante, Phèdre… Elektra clôt cette liste avec force. Mais sans brutalité. Sans expressionnisme et sans surenchère, ce spectacle montre une violence brute et nue, à fleur de peau. « Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes », écrivait Bossuet. Patrice Chéreau a-t-il médité la leçon de l’évêque meldois en préparant ce spectacle ? Son Electre est obsédée, résolue jusqu’au fanatisme, finalement « agaçante », pour reprendre ses propres termes dans l’entretien présenté en bonus. Le meurtre d’Agamemnon est loin, quand le rideau s’ouvre sur Mycènes, et il n’y a plus qu’elle qui soit encore ivre de crime ; son désir de vengeance l’éblouit. Autour d’elle, les lumières n’ont plus besoin d’être glauques, l’atmosphère irrespirable, l’entourage, hystérique. Au contraire, le décor est sobre, plutôt élégant et subtilement éclairé. Les figurants, innombrables, ont quelque chose de rassurant. La sœur n’est pas une oie blanche horripilante, la mère n’est pas une harpie crachotante… pour un peu, tout pourrait aller bien. Sauf qu’à la fin tout va mal, jusqu’à ce que l’avalanche de crimes et de sang laisse l’héroïne sidérée et inerte, dans une incroyable scène finale. Le calme un peu surréaliste qui précède et qui suit ce déchaînement : c’est l’essence de la tragédie, et c’est tout ce que montrent Chéreau, Richard Peduzzi et Dominique Bruguière. C’est aussi ce que permet de suivre, au plus près, la réalisation caméra sur l’épaule de Stéphane Metge.
Aller vers l’économie de moyens pour en tirer une substantifique force, là est aussi la méthode d’Esa-Pekka Salonen. A la tête d’un orchestre qui ne demande qu’à s’enflammer, il veille aux équilibres des timbres, à la richesse des couleurs, à la précision des rythmes, et il a raison : l’œuvre n’en sort que plus puissante, que plus tranchante. Richard Strauss voulait qu’on la dirige « comme du Mendelssohn : de la musique de fée ». Ce qu’il avait en tête en écrivant cette prescription n’était peut-être pas très éloigné de ce qui nous est livré.
Et les chanteurs ? Tous plongent avec une sincérité bouleversante dans l’univers de Chéreau – et on l’a compris, servir Chéreau, ici, c’est servir tout à la fois Strauss et Hofmannsthal. Même dans les seconds rôles, on se heurte à d’impressionnantes individualités : la cinquième servante de Roberta Alexander, les silhouettes familières de Franz Mazura et de Donald McIntyre éclipseraient presque l’Egisthe de Tom Randle et l’Oreste fataliste de Mikhail Petrenko. En Chrysothemis, Adrianne Pieczonka montre, avec son timbre riche en harmoniques colorées, une maturité surprenante, presque maternelle, tandis que la Clytemnestre élégante de Waltraud Meier semble plus profonde et plus juste que jamais, tant son refus du Grand-Guignol donne à sa confrontation avec Elektra une dimension nouvelle. Elektra, justement, trouve en Evelyn Herlitzius une protagoniste simplement géniale. Nous parlions de Phèdre : Herlitzius a la présence féline et ambiguë d’une Dominique Blanc, composant un personnage encore à la frontière de l’adolescence, mais déjà partie pour un autre monde. Vocalement on peut discuter, mais deux ou trois aigus un peu durs dans une incarnation d’une telle vigueur et d’une telle énergie, c’est tellement peu que, justement, on ne discutera pas.
Aux saluts, tout le monde rit aux éclats, tout le monde triomphe, tout le monde est heureux. Une autre époque, comme un âge d’or pourtant si proche… Qu’est-ce que vous voulez qu'on vous dise ? Regardez !
 
 
 
 

 

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